Ennui | philosophie de l'ennui

Philosophie de l'ennui

Visions de l'ennui à travers les époques et les auteurs

Avant le XXe siècle
Jean de La Bruyère

Le moraliste français Jean de La Bruyère, auteur du texte Les Caractères, définit une représentation de l'ennui dans son chapitre XII, intitulé De l'Homme au travers de ce passage[11]

« L'ennui est entré dans le monde par la paresse, elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société; celui qui aime le travail a assez de soi-même. »

Son argument reste clair et associe l'ennui à l'oisiveté, sentiment partagé par de nombreux auteurs, moralistes et philosophes tout au long des XVIIe siècle, XVIIIe siècle, voire même du XIXe siècle et du XXe siècle, même si l'argument s'est fortement nuancé au cours du temps.

Voltaire

L'écrivain et philosophe Voltaire écrit, d'ailleurs dans le même sens que son aîné, dans la conclusion de son livre Candide ou l'optimiste :

« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin »

Il y associe, là encore, le vice et l'ennui. Seul le travail reste salutaire pour éloigner l'homme de bien de ces états considérés comme contraire à la morale.

Durant la même période, l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, publié en 1751 définit l'ennui sous ses termes

« espèce de déplaisir qu’on ne sauroit définir : ce n’est ni chagrin, ni tristesse ; c’est une privation de tout plaisir, causée par je ne sai quoi dans nos organes ou dans les objets du dehors, qui au lieu d’occuper notre ame, produit un mal-aise ou dégoût, auquel on ne peut s’accoutumer. L’ennui est le plus dangereux ennemi de notre être, & le tombeau des passions ; la douleur a quelque chose de moins accablant, parce que dans les intervalles elle ramène le bonheur & l’espérance d’un meilleur état : en un mot l’ennui est un mal si singulier, si cruel, que l’homme entreprend souvent les travaux les plus pénibles, afin de s’épargner la peine d’en être tourmenté. »

Le philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau évoquera l'ennui dans une lettre destiné à Monsieur D'Alembert, où l'on relèvera cette simple citation incluant le mot ennui ː

« Ah ! dignité, fille de l'orgueil et mère de l'ennui. »

Arthur Schopenhauer

Un peu plus tard, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer, dans son ouvrage Le Monde comme volonté et comme représentation, considère toujours l'ennui comme un drame humain et déclare ː

« La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui : ce sont là les deux éléments dont elle est faite. »

Ce philosophe va donc encore plus loin que ses prédécesseurs dans son rejet et dans la vision négative de l'ennui. Schopenhauer recourt ainsi à un exemple en expliquant que le Paradis, qui est censé récompenser les personnes plus méritantes, ne propose pas les turpides de l'Enfer, et par conséquent, présente le risque de « l'ennui éternel »[12].

À peu près à la même époque et dans le même pays, l'écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe écrit dans son recueil de pensée intitulé, la seconde venu du Christ, une réflexion qui tempère la vision négative de l'ennui[13]

« ː L'ennui est une mauvaise herbe, mais aussi une épice qui fait digérer bien des choses. »

Le XXe siècle

Dans son ouvrage dénommé Propos sur le bonheur, publié en 1925 le philosophe français Alain devise ainsi ː

« Qui n'a point de ressources en lui-même, l'ennui le guette et bientôt le tient.  »

La notion de « ressources » est plus large que la notion de travail ou d'activités. A notre époque, ses ressources peuvent recouvrir de nombreuses notions autant physiques qu'intellectuelles, autant matérielles qu'abstraites. La sensation de vide intérieure et donc de désœuvrement reste, tout de même sous-jacent et l'ennui peut s'associer à une forme d'angoisse et de désespoir [14]

Alberto Moravia

En 1960, l'auteur italien, Alberto Moravia, dans son roman L'Ennui, y ajoute la notion d'incommunicabilité. Dès le prologue, Dino nous donne sa propre définition de l'ennui : « L'ennui est pour moi véritablement une sorte d'insuffisance, de disproportion ou d'absence de réalité. » Il emploie alors trois métaphores pour illustrer son propos: une couverture trop courte, une panne d'électricité, une fleur flétrissant soudainement. Ce qui caractérise cet ennui consiste, en définitive, en une perte de croyance en la réalité. Prenant ensuite l'exemple d'un verre, il nous présente une expérience-limite : « Mais faites que ce verre se décompose et perde sa consistance de la façon que j'imagine, ou bien qu'il se présente à mes yeux comme quelque chose d'étranger, avec lequel je n'ai aucun rapport, en un mot s'il m'apparaît un objet absurde, alors de cette absurdité jaillira l'ennui, lequel est en fin de compte l'incommunicabilité et l'incapacité d'en sortir. »[15].

Trois ans plus tard (1963), le philosophe et musicologue français, Vladimir Jankélévitch signe un essai philosophique dénommé L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux. Cet ouvrage est considéré comme une première synthèse de sa pensée, où l’auteur donne sa vision sur la dimension temporelle de l'action, l'ennui représentant le présent[16], mais aussi comme un intervalle angoissant[17].

Le XXIe siècle
Lars Svendsen

Au début des années 2000, la première publication du livre du philosophe Lars Svendsen (en) Petite Philosophie de l'ennui en 1999 (en norvégien) a donné lieu à diverses interrogations dans la presse[18].

En France, en 2003, le magazine L'Express publie un article dans lequel est détaillé ce rapport contemporain à l'ennui. Extraits :

  • « Depuis la seconde moitié du XXe siècle, nous avons vécu dans le culte de la suroccupation. Il fallait être à la limite de l'implosion. Un agenda surchargé était un signe de statut social élevé, alors que, pendant longtemps, l'oisiveté et l'ennui avaient été les marques de l'appartenance à la bonne société. « L'ennui est un phénomène tout à fait marginal jusqu'au XIXe siècle, explique Lars Svendsen. Il était réservé à la cour ou au clergé. D'ailleurs, le mot est récent. On ne le trouve pas dans la langue allemande avant 1740 et il n'est repéré en anglais qu'en 1760, plus tôt en France. » Avec le XVIIIe siècle se produit une chose très importante : nous devenons conscients de nous-mêmes en tant qu'individus. Jusqu'alors, nous n'existions qu'en tant que partie d'un grand tout. « À partir du XVIIIe siècle nous revient une mission : nous réaliser », poursuit Svendsen (en). La course est lancée. »
  • « Mais quelque chose est en train de changer. Imperceptiblement. Notre société amorce une décélération. Nous sortons progressivement de l'apologie de la vitesse, de la ligne droite, pour aller vers une société nomade, affirme Jacques Attali, dont le prochain livre traitera de ce thème. L'ennui permet de vagabonder en soi, d'échapper aux contraintes utilitaires actuelles. »[19],[20]

Dans on ouvrage intitulé Petit éloge de l'ennui, publié en 2011, la psychanalyste Odile Chabriac reprend la défintion de l'ennui et présente celui-ci, dans son premier chapitre comme une « petite douleur, proche de l'angoisse » pour annoncer dans le chapitre suivant que l'ennui « constitue davantage un inconfort psychique qu'une douleur véritable » et considère qu'il ne faut pas lier l'ennui à la mélancolie où la dépression. Cet état serait donc lié à un état d'esprit d'où le titre assez optimiste de son livre[21].

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