Querelle des Investitures

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La querelle des Investitures est le conflit qui opposa la papauté et le Saint-Empire romain germanique entre 1075 et 1122. Elle tire son nom de l'investiture des évêques. Au Moyen Âge, l’ investiture est un acte par lequel une personne met une autre en possession d'une chose. Au XIe siècle, les souverains estiment que le fait de confier à un évêque ou à un curé des biens matériels leur permet de choisir l'officiant et de lui accorder les investitures spirituelles. Cette mainmise du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel a comme conséquence une défaillance profonde du clergé, qui n'assure plus son rôle.

La réforme grégorienne qui débute au milieu du XIe siècle entend lutter contre les manquements du clergé à ses devoirs, ce qui incite le pape à vouloir le contrôler, au détriment du pouvoir politique. Les monarques du Saint-Empire romain germanique, pour qui les évêques sont aussi des relais de l'autorité impériale, s'opposent alors à cette prétention. Après une lutte sans merci entre les empereurs et les papes, la querelle des Investitures aboutit à une victoire provisoire du spirituel sur le temporel.

Dagobert Dagobert Ier investit Audomar à la tête de l'évêché de Thérouanne. Vie de Saint Omer, e siècle.

Les origines de la querelle

Le règne des Ottoniens, à la tête du Saint-Empire romain germanique, commence le par le couronnement à Rome d' Otton Otton Ier par le pape Jean XII [1]. Ils vont exercer un contrôle total sur l'élection des papes et sur la nomination des évêques dans l’empire. Pour asseoir leur autorité, les souverains germaniques ont dévolu des pouvoirs régaliens aux prélats. Les évêques présentent l'avantage de ne pas avoir d'héritier. Ne concéder les charges qu'à titre viager permet de récupérer les terres à la mort du vassal et évite donc la perte progressive des possessions. Cela permet aussi de conserver un moyen de pression sur ses vassaux dont la jouissance des terres accordées en précaire peut être retirée. Louis le Pieux avait précipité la fin de l' Empire carolingien en rompant l'équilibre entre les biens fonciers fiscaux et les biens fonciers accordés en jouissance à la noblesse [2]. Dès lors, l'empereur n'était plus assez riche pour entretenir ses vassaux dont plus rien ne bridait les velléités naturelles d'indépendance. Dès sa fondation, le Saint-Empire est entravé par le peu d'institutions sur lesquelles l'empereur peut asseoir son autorité et par la faiblesse de ses revenus car les empereurs ne disposent que de leurs propres domaines pour financer leur politique [3].

Les Ottoniens évitent ce problème en donnant les investitures temporelles et spirituelles à des hommes de leur choix, souvent issus de la chapelle royale où ils ont pu être jaugés, fidèles à leur personne et à leur pouvoir. Ainsi, les évêques de la Reichskirche (littéralement « l'Église impériale ») forment l'ossature de l'administration impériale. Cette investiture est symbolisée par la remise de l'anneau et de la crosse par l'empereur à l'évêque entrant en charge. Cette pratique ne concerne pas que les diocèses mais aussi les monastères royaux, les grands chapitres séculiers [4]. L'arrivée au pouvoir de la dynastie salienne ou franconienne en 1024, avec l'élection de Conrad II ne change rien à cette organisation. Jusqu'au règne d' Henri III (1039-1056), ce système institutionnel fonctionne parfaitement.

La réforme grégorienne et les prérogatives impériales

Henri III du Saint-Empire - miniature de 1040.

Au XIe siècle, cette politique va se trouver en totale opposition avec la réforme grégorienne mise en œuvre par la papauté qui estime que les difficultés dont souffre le clergé trouvent leur source dans la mainmise du pouvoir temporel.

Depuis le Xe siècle, un courant de réforme monastique porté par des abbayes comme Cluny, Brogne ou Gorze s'efforce de moraliser la conduite du clergé. Henri III, pensant qu'il est l'oint du Seigneur et qu'il doit faire appliquer strictement ses préceptes [5], place directement sous sa protection les couvents réformés, les soustrayant à l'appétit des seigneurs laïcs [6].

À Rome, au même moment, les grandes familles de la ville se disputent la papauté. Ainsi, trois papes revendiquent la tête de l'Église catholique. Le synode de Sutri démet ces trois papes en décembre 1046. L'évêque de Bamberg, devenu pape sous le nom de Clément II, couronne Henri et sa femme [7]. Il nomme ensuite Léon IX, son cousin imprégné — comme lui — d'esprit de réforme, pour lui succéder au Saint-Siège. Ce dernier s'entoure de réformateurs (Hildebrand, le futur Grégoire VII, est l'un de ses principaux conseillers [8]) et son pontificat marque le début de la réforme grégorienne dès octobre 1049 lorsqu'il réunit un concile à Reims condamnant la simonie et le nicolaïsme [9]. La coopération entre « les deux moitiés de Dieu » profite, dans un premier temps, aux deux parties. Elle renforce le caractère sacré de l'empereur, qui doit être élu par les grands seigneurs du Saint-Empire [10].

Mais, en 1054, Léon IX meurt. À son tour, Henri III décède en 1056, ne laissant qu'un héritier de six ans. Profitant de la minorité d' Henri IV, alors roi des Romains, le pape Nicolas II décide en 1059 de réserver l'élection du pape aux seuls cardinaux. Le pape n'est donc plus l'homme de l'empereur. Parmi les réformateurs, certains, à la suite de Humbert de Moyenmoutier, pensent que l'inconduite du clergé est due à l'investiture laïque. Ils estiment que les laïcs ne nomment pas toujours la personne la plus compétente mais celle qui servira le mieux leurs intérêts. L'investiture laïque est donc condamnable, même si elle ne se fait pas en échange d'argent [11].

Hildebrand continue à s'opposer énergiquement à l'investiture laïque aux côtés des papes successifs [12] puis en tant que souverain pontife après son élection en 1073. Mais il a face à lui un jeune roi qui a une haute idée de ses devoirs et de ses droits et qui entend bien revenir sur les concessions faites aux princes germaniques et au pape pendant sa minorité [13].

Lors du concile du Carême de 1074, des décisions sont prises pour écarter les prêtres simoniaques ou concubinaires. Mais les évêques nationaux, principalement les germaniques, ne montrent aucun empressement à appliquer les décisions du concile. Dans un premier temps, le roi des Romains, Henri IV, propose de jouer les médiateurs entre les légats pontificaux et les évêques germaniques [14]. Lors du concile du Carême de 1075, non seulement les prêtres simoniaques et concubinaires sont menacés d'excommunication mais des évêques sont aussi condamnés [15] : « Si quelqu'un désormais reçoit de la main de quelque personne un évêché ou une abbaye, qu'il ne soit point considéré comme évêque. Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque a la prétention de donner l'investiture des évêchés ou de quelque dignité ecclésiastique, qu'il se sache excommunié [16]. »

Grégoire VII publie également un décret interdisant aux laïcs de choisir et d'investir les évêques. C'est la première fois que l'Église prend position sur la question des investitures laïques.

Henri IV, qui vient de vaincre une rébellion en Saxe [11], veut compter sur le soutien d'une Église impériale dévouée face à la turbulence des grands seigneurs. Pourtant, dans un premier temps, Henri IV, qui n'est pas hostile à la réforme, cherche à négocier tout en continuant à nommer les évêques. Il a comme objectif de renforcer en Italie une Église d'Empire, Reichskirche, qui lui serait totalement fidèle [17]. Deux évêchés vacants sont donnés à deux fidèles d'Henri IV, ainsi que l'archevêché de Milan, contre l'avis du pape et des bourgeois de la ville [18]. Le pape proteste en des termes très vifs. Alors éclate le conflit. Au-delà de la question des investitures, c'est le sort du dominium mundi qui se joue, la lutte entre le pouvoir sacerdotal et le pouvoir impérial. Les historiens du XIIe siècle appellent cette querelle Discidium inter sacerdotium et regnum [19].

Les Dictatus papæ

En 1075, Grégoire VII, pour mettre un terme à l'alliance entre le spirituel et le temporel, écrit 27 propositions regroupées dans les Dictatus papæ. Il interdit les investitures par des laïcs sous peine d' excommunication des contrevenants. Il assied donc son pouvoir sur l’ Église en étant le seul capable d'investir les prélats [20]. Dans ce document, jamais promulgué, le pape soutient que, dans la société chrétienne dont le ciment est la foi, le pouvoir appartient à l'ordre sacerdotal. L'ordre laïque doit exécuter les commandements de l'ordre sacerdotal [21]. Grégoire VII affirme qu'il est, de par le Christ, le seul à avoir un pouvoir universel, supérieur à celui des souverains, qu'il peut déposer, et qu'il est le seul maître de l'Église. Il doit exécuter ses directives. Le pape s'estime l'héritier de l' Empire romain et par là même « l'empereur suprême ». Tous les détenteurs du pouvoir temporel lui doivent donc obéissance. L'empereur n'est plus le coopérateur du souverain pontife, mais son subordonné. C'est au pape de se prononcer sur l'aptitude des princes à exercer leur fonction. L'empereur n'est plus un personnage sacré, car il n'est qu'un laïc [22]. Cela remet en cause l'Église impériale et le mode de gouvernement mis en place par les Ottoniens [11]. Il n'y a plus de relation de collaboration mais de sujétion. Grégoire VII pense que les papes ont certes des pouvoirs sans limites mais aussi des devoirs écrasants. Il écrit d'ailleurs à l'abbé de Cluny : « Les temps sont d'une extrême gravité, et nous portons le poids énorme des affaires spirituelles et séculières. »

Les monarques y voient une atteinte à leur pouvoir et refusent de publier les Dictatus papae dans leurs États [[réf. souhaitée]. Les Dictatus papae donnent naissance à une science canonique et à la progression de la puissance papale comme monarchie centraliste. Dans l'Église, le pape se fait législateur unique ; même les décrets des conciles lui sont attribués [23].

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