Primo Levi

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Primo Levi
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Primo Levi dans les années 1950
Naissance
Turin, Flag of Italy (1861-1946).svg Royaume d'Italie
Décès (à 67 ans)
Turin, Drapeau de l'Italie Italie
Activité principale
Distinctions
Conjoint
Lucia Morpurgo
Auteur
Langue d’écritureItalien
MouvementRéaliste
Genres
Roman, essai, autobiographie, histoires courtes, poème

Œuvres principales

Primo Levi, né le à Turin et mort le à Turin, est un docteur en chimie italien rendu célèbre par son livre Si c'est un homme, dans lequel il relate son emprisonnement au cours de l'année 1944 dans le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Monowitz.

Juif italien de naissance, chimiste de profession et de vocation, il entre tardivement dans une carrière d'écrivain orientée par l'analyse scientifique de cette expérience de survivant de la Shoah, dans le but de montrer, retranscrire, transmettre, expliciter. Il est l'auteur d'histoires courtes, de poèmes et de romans.

Biographie

Une jeunesse sous le fascisme

Enfance judéopiémontaise (1919-1930)

Primo Michele Levi naît dans le quartier de la Crocetta à Turin le , dans une famille juive de la moyenne bourgeoisie[1]. De ses origines juives sépharades, il retient le dialecte laaz, qu'il qualifie de langue hybride, tout à fait comparable au yiddish par son évolution, et surtout les figures de ses ancêtres dont les attitudes et paroles sont devenues proverbiales. Conservant les traditions, comme les fêtes juives, il leur arrivait, assez fréquemment, d'enfreindre avec plus ou moins de remords les lois de la cacheroute.

Son père Cesare, ingénieur, travaille pour la firme Ganz, et passe beaucoup de temps en Hongrie, où la firme est basée. C'est un lecteur avide. Sa mère, Ester "Rina" Luzzati (1895-1988) a fait ses études à l'Istituto Maria Letizia, est elle aussi friande de livres, parle couramment le français et joue du piano[2]. Leur mariage avait été arrangé par le père de Rina[2], qui leur offrit la « maison familiale », un appartement sis au 78 du distingué corso Re Umberto[3], maintes fois évoquée dans l'œuvre de Primo Levi, où il naquit, vécut la plus grande partie de sa vie, et mourut. Sa sœur, Anna Maria, dont il fut proche toute sa vie naît en 1921. Cesare rejoint alors le Parti fasciste italien[4].

En 1925, Primo entre à l'école primaire Felice Rignon à Turin. De constitution délicate, il n'est pas à l'aise avec son corps mais excelle sur le plan scolaire. Son état de santé lui impose de longues absences, durant lesquelles son instruction se fait à domicile par les bons soins d'Emilia Glauda puis Marisa Zini, la fille du philosophe Zino Zini[5]. Il passe ses étés avec sa mère dans les vallées au sud-ouest de Turin, où Rina loue une ferme. Son père prétexte ne pas goûter la vie campagnarde pour demeurer à Turin, où il peut s'adonner librement à ses infidélités[6].

Adolescence (1930-1938)

En septembre 1930, Primo Levi entre avec un an d'avance au gymnase Royal Massimo d'Azeglio[7], où est alors dispensé l'ensemble de l'enseignement secondaire. Étant le plus jeune, le plus petit et le plus intelligent de sa classe, en plus d'être le seul Juif, il est l'objet privilégie des brimades de ses camarades[8]. Moins par conviction que par respect des traditions, il suit une formation de deux ans au Talmud Torah de Turin afin de pouvoir chanter à la synagogue lors de sa Bar Mitzvah, laquelle a lieu en août 1932.

En 1933, il est inscrit, comme cela est alors devenu quasiment obligatoire pour les jeunes Italiens, dans le mouvement des Avanguardisti des jeunesses fascistes. Il parvient à éviter les exercices de maniement du fusil en rejoignant la division de ski, ce qui lui permet de passer chaque samedi de la saison d'hiver sur les pentes au-dessus de Turin[9]. Adolescent, Primo Levi souffre d'infections pulmonaires à répétition, qui ne l'empêchent néanmoins pas de manifester du goût pour les activités physiques. Il participe à des compétitions d'athlétisme clandestines organisés par des amis dans un stade de sport abandonné.

En juillet 1934, à l'âge de quatorze ans, il présente l'examen d'admission au lycée classique Massimo d'Azeglio, où se poursuit l'enseignement du gymnase, et y est reçu en candidat libre. Les professeurs de ce lycée sont connus pour leur antifascisme affirmé. Parmi ceux-ci, Norberto Bobbio et, pour quelques mois, Cesare Pavese, qui deviendra l'un des romanciers les plus connus d'Italie[10]. Bien que n'étant plus le seul Juif de sa promotion, Primo Levi demeure la bête noire de ses condisciples[11]. En lisant Concerning the Nature of Things de William Henry Bragg, il se découvre une vocation de chimiste[12]. Il souhaite, grâce à cette science, découvrir les secrets du monde. Levi est diplômé de l'école en 1937, mais mis en cause pour avoir ignoré une convocation de la Marine Royale Italienne la semaine précédant ses examens, et peut-être pour des raisons d'ordre antisémite, il devra repasser son diplôme, à la fin de l'été 1938.

Etudiant catégorisé (1938-1941)

En octobre de la même année 1938, il s'inscrit à l'Université de Turin, pour étudier la chimie. Au terme d'un examen écrit, Primo Levi fait partie des vingt candidats, sur quatre vingt, à être admissible et devoir passer l'épreuve orale. Il n'est admis qu'en février après avoir suivi le cursus de chimie à plein temps.

Bien que l'Italie soit un pays fasciste et que ce régime promulgue des lois antisémites, il n'y a pas de véritables discriminations envers les Juifs dans les années 1930. La communauté juive italienne est historiquement l'une des plus assimilées par son pays d'accueil, et les Italiens non-Juifs, sans particulièrement les apprécier ni farouchement les détester, ignorent ou contournent toute loi raciale, par esprit d'opposition aux Allemands qui inspirent ces lois au régime fasciste de plus en plus dépendant du Reich. Cependant, en 1938, le gouvernement fasciste déclare que les Juifs sont une impureté au sein du peuple italien, et promulgue en juillet de cette année des lois raciales, dont l'une a pour effet de restreindre, avant d'interdire totalement aux citoyens juifs, de s'inscrire dans les écoles publiques. Toutefois, les Juifs ayant déjà entamé leurs études sont autorisés à les poursuivre, ce qui est le cas de Primo Levi.

En 1939, Primo Levi commence à pratiquer activement la randonnée en montagne[13], que lui apprend son ami Sandro Delmastro, futur héros de la lutte partisane. Tous deux passent de nombreux weekends sur les montagnes au-dessus de Turin. L'exercice physique, le risque, la lutte contre les éléments lui fournissent une soupape de décompression par rapport à toutes les frustrations qu'il rencontre dans la vie. S'ajoutent bientôt à celles-ci les bombardements de Turin, qui commencent quelques jours après que l'Italie a déclaré la guerre à la Grande-Bretagne et à la France, ainsi que le cancer du côlon qui se déclare chez son père et le cloue au lit.

Du fait de la montée croissante du fascisme, et des lois antisémites, Primo Levi éprouve de fortes difficultés à trouver un superviseur pour sa thèse de fin d'études, qui porte sur l'inversion de Walden, une étude sur l'asymétrie de l'atome de carbone. Finalement dirigé par le Docteur Nicolo Dallaporta, il obtient son diplôme pendant l'été 1941 avec la plus haute mention, ayant en outre soumis des mémoires sur le rayonnement X et l'énergie électrostatique. Cependant, comme son diplôme mentionne que le docteur Primo Levi est « de race juive », les lois raciales ne lui permettent pas de trouver d'emploi approprié.

Deux expériences professionnelles (1941-1943)

En décembre 1941 son ancien appariteur, Caselli, lui obtient un poste dans une mine d'amiante de San Vittore. Le projet dont il a la charge est d'analyser la teneur en nickel des résidus de la mine et d'en optimiser l'extraction, un défi qu'il accepte avec plaisir, bien qu'il se doute qu'en cas de succès, il contribuera à l'effort de guerre allemand, qui a besoin de nickel pour son industrie d'armement[14]. Pour cause de secret militaire, Primo Levi doit travailler sous un faux nom, avec de faux papiers. C'est au cours de son séjour à la mine qu'il rédige ses deux premières histoires courtes, qui seront réintégrées bien des années plus tard dans Le Système périodique. En mars 1942, tandis qu'il travaille à la mine, son père Cesare Levi meurt.

En juin 1942, la situation ne pouvant évoluer davantage à Turin, Primo Levi quitte la mine et tente sa chance à Milan. Il est recruté par la firme suisse de A. Wander sur un projet d'extraction d'un composé anti-diabétique d'extraits végétaux, sur la recommandation d'une ancienne camarade de l'université de Turin, les lois raciales ne s'appliquant pas aux compagnies suisses. Il devient cependant rapidement évident que le projet, s'appuyant sur les élucubrations dépourvues de fondement d'un scientifique proche du IIIe Reich, n'a aucune chance de réussir, mais qu'il n'est dans l'intérêt d'aucun employé que cela se sache[15].

Un an plus tard, à Turin, Primo Levi rencontre fréquemment un cercle d'amis juifs turinois, écrivant poème sur poème dans son désœuvrement.

Deux traumatismes

Résistance (automne 1943)

La situation évolue brusquement en septembre 1943 lorsque Mussolini est démis de ses fonctions et que son remplaçant, le maréchal Pietro Badoglio, signe l'armistice avec les Alliés. Mussolini est rapidement libéré par les Allemands et installé à la tête de la République de Salò, un État fantoche d'une extrême violence dont le territoire se limite à la partie nord de l'Italie encore occupée par l'Allemagne. Les opposants au fascisme exhortent les Italiens à la révolte active.

Primo Levi rentre à Turin pour découvrir que sa mère et sa sœur se sont réfugiées à La Saccarello, leur maison de campagne située dans les collines entourant la ville. Ils embarquent tous pour le val d'Aoste. Arrivés à Saint-Vincent, ils trouvent à se cacher provisoirement. Se sachant repérés par les autorités, ils s'enfuient jusqu'à Amay dans le Col de Joux, étape sur la route qui conduit en Suisse. Ils se retrouvent là parmi de nombreux autres réfugiés alors que les mouvements de la Résistance italienne deviennent de plus en plus actifs dans la zone occupée. Primo Levi et quelques camarades prennent le chemin des alpages et rejoignent en octobre le mouvement partisan Giustizia e Libertà, d'orientation libérale.

Inexpérimenté, son petit détachement de partisans, « les plus désarmés du Piémont et probablement les plus démunis », n'aurait pas été retenu par l'histoire si Primo Lévi n'en avait été. Le groupuscule est infiltré par un agent des forces fascistes. Deux camarades, probablement innocents, sont soupçonnés et exécutés par surprise, chacun d'une balle dans la tête. Primo Lévi sort de cet épisode « démoli et démoralisé, désireux de voir tout finir et de finir nous-mêmes »[16]. Il restera rongé par ce « vilain secret », qu'il n'avouera qu'en 1975[16]. L'infiltré appelle en renfort la milice fasciste et prend la tête d'une rafle. Le groupe est arrêté le à Brusson, dans le Val d’Aoste. Pour éviter d'être fusillé, Primo Levi « préfère déclarer sa condition de citoyen italien de race juive »[17]. Il est donc transféré dans le camp d'internement des Juifs de Fossoli, près de Modène, où il demeure deux mois, puis il est déporté en février 1944 vers Auschwitz. Il est âgé de 24 ans.

Auschwitz (1944)

La déportation de Primo Levi dans le camp d'extermination d'Auschwitz est l'événement déterminant de sa vie, devenant le principal thème de son œuvre, mais aussi l'aune à laquelle il mesure les événements ultérieurs de son existence.

Le , les 650 « pièces » (dans le vocabulaire d'un camp, le terme allemand employé était «Stück»[18] : pièce, morceau) du camp de Fossoli sont transportées à Auschwitz dans douze wagons à bestiaux surchargés. L'espérance de vie d'un prisonnier ayant échappé à la Selektion, qui désigne d'emblée les personnes destinées à la chambre à gaz, est de trois mois. De ces 650 Juifs italiens, une vingtaine seulement reverront l'Italie.

Levi est assigné au camp de Monowitz, un des camps auxiliaires d'Auschwitz, dont la principale mission est de fournir la main-d'œuvre au chantier de construction d'une usine de caoutchouc synthétique appartenant à IG Farben, la Buna. Soumise à de nombreux bombardements, l'usine de la Buna n'entra jamais en activité.

Levi attribue sa survie à une « concaténation de circonstances », dont la moindre n'est pas d'avoir été déporté à une période où il avait été décidé de rallonger quelque peu la vie des prisonniers et d'arrêter les exécutions arbitraires. Possédant quelques notions d'allemand grâce à sa formation scientifique, il parvient - à l'aide d'un prisonnier italien plus expérimenté (qu'il paye en rations de pain) - à les développer et à s'orienter dans la vie du camp sans trop attirer l'attention des Prominente, les prisonniers privilégiés du système. Pendant de nombreux mois, dont l'hiver 1944, Levi manque de mourir d'épuisement, de froid et de faim avec les autres prisonniers, employés comme main d'œuvre « esclave » à des travaux forcés et au-dessus de leurs forces. À partir de novembre 1944, sa formation professionnelle lui permet d'obtenir un poste relativement privilégié d'assistant dans le laboratoire de l'usine de production de caoutchouc de la Buna. Surtout, il reçoit pendant plusieurs mois, de Lorenzo Perrone, un civil italien, maçon de son état, une ration de soupe et de pain, lui permettant de survivre jusqu'à l'évacuation du camp devant l'avancée du front soviétique. Lors de celle-ci, Primo Levi, atteint de scarlatine, est abandonné à son sort dans l'infirmerie du camp au lieu de partir pour la marche de la mort, où meurent la plupart de ses compagnons. Il parvient à survivre en créant avec deux camarades de chambrée une organisation permettant de subvenir un minimum à leurs besoins. Le , alors qu'ils partent enterrer le premier mort de leur chambre, ils sont libérés par l'Armée rouge.

Itinéraire de retour de Primo Lévi depuis Auschwitz.

Primo Levi ne regagnera cependant pas Turin avant le 19 octobre de cette année, après avoir passé un certain temps dans le camp de transit soviétique pour anciens prisonniers des camps de Staryïa Darohi, dans l'actuelle Biélorussie. Au terme d'un long périple en compagnie d'anciens prisonniers de guerre italiens capturés sur le front russe. Il traverse en train la Pologne, la Biélorussie, la Roumanie, la Hongrie, l'Autriche et l'Allemagne.

Après Auschwitz

Renouer avec la vie (1945-1947)

Primo Levi revient au corso Re Umberto, où personne ne l'attend. A 26 ans, il est méconnaissable. Vêtu d'un vieil uniforme de l'Armée rouge, la malnutrition a bouffi son visage, mangé par une barbe hirsute. Si les mois suivants lui permettent de se reconstituer physiquement, de prendre contact avec des survivants et de chercher du travail à Milan, il est traumatisé par son expérience concentrationnaire au cours de laquelle ont péri nombre de ses amis et une personne chère à son cœur. Il raconte des histoires d'Auschwitz aux passagers qu'il rencontre dans le train. Il écrit des poèmes, dont celui qui donnera son titre à son premier livre. Lors de la fête du Nouvel An juif en 1946, il rencontre Lucia Morpurgo qui lui propose de lui apprendre à danser. Primo Levi en tombe amoureux.

Le , il commence à travailler à la DUCO, une compagnie de peintures et vernis située en dehors de Turin. Les communications ferroviaires sont si rudimentaires qu'il doit en semaine loger dans le dortoir de l'usine. C'est là qu'il écrit, sans relâche, ses souvenirs et, sans imaginer en faire un livre, le premier jet de Si c'est un homme[19]. D'abord tragique, son écriture sur le lager change sous l'influence de ses sentiments pour Lucia. D'un témoignage rédigé à la première personne, il passe à une analyse scientifique. Le chimiste tente de produire avec lucidité et détachement une description de l'indescriptible. Il écrit sur tous les bouts de papier qui lui tombent sous la main, y compris les tickets de train. À la fin de février, il a rédigé l'équivalent de dix pages sur les dix jours qui séparent l'évacuation du camp par les Allemands de la libération de celui-ci par l'Armée rouge. Ce qui sera son livre est écrit pendant les dix mois qui suivent.

Le 22 décembre 1946, le manuscrit est terminé. Entretemps, Lucia a répondu à ses sentiments. Elle l'aide à reformuler son texte dans un style plus fluide[20]. En janvier 1947, Primo Levi propose le manuscrit aux éditeurs, mais les dissensions de la guerre persistent au sein de la société et le candidat n'a pas un passé littéraire qui lui donnerait une réputation d'auteur et garantirait les ventes. C'est alors qu'un ami de sa sœur l'introduit auprès de Franco Antonicelli[21], anti-fasciste ardent et éditeur amateur, qui accepte son manuscrit.

En juin 1947, Primo Levi démissionne brutalement de DUCO pour diriger un bureau de consultant en chimie, dont les locaux sont situés au dernier étage de la maison des parents de Salmoni. Ses expériences professionnelles de cette époque feront la matière d'ouvrages ultérieurs. Il gagne sa vie en fabriquant et fournissant du chlorure d'étain pour des ateliers de miroiterie[22]. Il livre lui-même le composé instable en triporteur jusqu'au bout de la ville. Les tentatives de fabriquer des rouges à lèvre à partir d'excreta reptiliens et de l'émail coloré pour enduire les dents seront racontés dans des histoires courtes. Les manipulations de chimie dans le "laboratoire" emplissent l'appartement exigu d'odeurs désagréables et d'émanations corrosives.

En septembre 1947, Primo Levi épouse Lucia Morpurgo (1920-2009). Un mois plus tard, le 11 octobre, Si c'est un homme est tiré à 2500 exemplaires.

Carrière de chimiste à la SIVA (1948-1960)

En avril 1948, alors qu'il attend son premier enfant, Primo Levi décide d'interrompre sa carrière de chimiste indépendant et postule dans l'entreprise familiale de peintures et vernis de Federico Accatti, dont les produits sont commercialisés sous le nom de SIVA. En octobre 1948 naît Lisa Levi.

Bien que sa vie se soit indéniablement améliorée, le passé subsiste et revient souvent à lui, particulièrement lorsque l'un de ses amis d'Auschwitz a des ennuis ou meurt. Parmi ceux-ci, Lorenzo Perrone, le bienfaiteur de Primo Levi au Lager ; incapable de surmonter le passé, celui-ci a sombré dans la misère et l'alcoolisme. Il meurt en 1952 de la négligence de lui-même, malgré les efforts de Levi pour le tirer de sa déchéance[21]. Autre sujet de détresse, Auschwitz, au lieu d'entrer dans l'Histoire, semble s'enfoncer dans un oubli voulu par ceux qui l'ont perpétré comme ceux qui l'ont subi, et sa dimension échappe au monde.

En 1950, ayant fait la preuve de son talent chez Accatti, il est promu directeur technique de SIVA[23]. En sa qualité de chimiste principal de SIVA, et de sa capacité à résoudre les difficultés techniques, il réalise de nombreux voyages en Allemagne où il rencontre des homologues allemands du monde professionnel et scientifique. Il prend soin de porter des chemises à manches courtes, laissant paraître son matricule d'Auschwitz tatoué sur son avant-bras. Cela l'amène souvent à évoquer la dépravation des nazis, ainsi que le manque de repentir et de recherche de rédemption manifesté par la plupart des Allemands, dont de nombreux agents de l'exploitation de la main-d'œuvre esclave des camps.

Il milite également activement pour ne pas laisser le souvenir des camps s'éteindre, visite Buchenwald en 1954 lors du neuvième anniversaire de la libération des camps nazis, ainsi que les années suivantes, répétant inlassablement le récit de son vécu.

En naît son fils Renzo.

En dépit de critiques positives, dont celle d'Italo Calvino dans L'Unità, seules 1 500 exemplaires de Si c'est un homme s'écoulent et Primo Levi est déjà catalogué comme auteur unius libris. Il devra attendre 1958 pour qu'Einaudi l'édite dans une édition révisée. En 1958 également, Stuart Woolf traduit, en collaboration étroite avec Levi, Si c'est un homme en anglais. En 1959, Heinz Riedt en fait de même en allemand, sous la surveillance serrée de l'auteur[24]. Cette traduction s'accompagne d'une préface ; l'un des buts de Levi en écrivant son livre ayant été de faire prendre conscience à la nation allemande de l'ampleur des actes commis en son nom, et d'en accepter la responsabilité au moins partiellement, elle revêt pour lui une importance particulière. Quarante lecteurs allemands lui écriront et seront accueillis avec sympathie, à l'exception de Herr T.H. qui tente une justification teintée de révisionnisme. C'est également cette version que lira le docteur Müller, l'un des civils que Levi avait le plus souvent rencontrés à la Buna.

Emergence d'un auteur (1961-1974)

Levi commence à écrire La Trêve, l'histoire de son retour mouvementé en Italie, en 1961 et le publie en 1963, presque seize ans après son premier livre. Le succès est au rendez-vous et l'auteur se voit décerner la même année le premier Prix Campiello. La réputation de Levi, auteur de Si c'est un homme mais aussi de nombreux articles dans La Stampa, le journal de Turin, va grandissant et c'est à cette époque qu'il commence à diversifier ses sujets littéraires, évoquant l'Italie d'avant-guerre, la résistance au fascisme et son métier de chimiste.

Il connait en 1963 son premier épisode dépressif majeur. Agé de 43 ans, père de deux enfants, responsable d'un travail important, figure publique effectuant de nombreux voyages, il demeure tourmenté par son passé et est mal secouru par la médecine. Dans les années soixante, la mode est au traitement chimique de l'anxiété, technique récente et mal maitrisée. Les anxiolytiques prescrits sont d'efficacité variable et les effets secondaires sont importants.

En 1964, Primo Levi collabore à une émission radiophonique de la RAI consacrée à Si c'est un homme. En 1966, son livre est adapté au théâtre. Il publie deux volumes de courts récits de science-fiction, Storie naturali (Histoires naturelles, 1966) et Vizio di forma (Vice de forme, 1971), sous le nom de plume de Damiano Malabaila, où il explore des questions éthiques et philosophiques, imaginant l'impact sur la société d'inventions que beaucoup auraient jugées bénéfiques, mais en lesquelles il voit des implications sérieuses.

En 1974, il prend une semi-retraite afin de se consacrer à l'écriture et de se soulager de ses responsabilités à la SIVA[25].

Carrière d'écrivain (1975-1987)

En 1975 paraît une collection des poèmes de Levi sous le titre de L'osteria di Brema. Il écrit également deux autres mémoires fort bien accueillis, le Système périodique, faisant référence avec une ironie propre à l'auteur au tableau périodique de Mendeleïev, où chaque élément recèle un moment de la vie du chimiste juif turinois, et, en 1978, Lilith, où il revient sur des personnages et moments d'Auschwitz qu'il n'a pas évoqués dans ses livres précédents. Le Système périodique a été salué par le Royal Institute de Londres, le 19 octobre 2006, comme « le meilleur livre de science jamais écrit[26]. »

En 1978, il écrit le roman La chiave a stella (La Clé à molette), un livre qui est un dialogue, lors d'un séjour dans une ville russe, entre l'auteur et un technicien turinois, qui est envoyé en déplacement dans le monde entier pour l'installation de machineries industrielles, dans le cadre des grands projets d'ingénierie, où dans les années 1960 et 1970 les entreprises italiennes sont souvent impliquées. Pour l'auteur, la fierté du travail bien fait est nécessaire à une vie épanouie. Primo Levi doit alors faire face aux critiques de la gauche, car son approche élégiaque du travail comme moyen d'épanouissement personnel néglige les aspects les plus sordides de l'exploitation ouvrière, ainsi que toute critique sociale[27]. Néanmoins, le livre lui vaut le prix Strega en 1979, et un succès auprès des lecteurs à l'avenant.

En 1984, il publie un autre roman, Se non ora, quando? (Maintenant ou jamais), s'inspirant d'une rencontre, brièvement mentionnée dans La Trève avec un groupe de sionistes qui avaient accroché leur wagon au train des rapatriés italiens. Maintenant ou jamais relate les tribulations d'un groupe de partisans juifs évoluant derrière les lignes allemandes durant la Seconde Guerre Mondiale, cherchant à lutter contre l'occupant et survivre. Lorsque l'idée de gagner la Palestine et de participer à la construction du foyer national juif devient clairement leur objectif, l'équipée gagne la Pologne puis l'Allemagne, avant que les survivants du groupe ne soient officiellement reçus dans un territoire aux mains des Alliés en tant que personnes déplacées. Ils parviennent à rejoindre l'Italie, pénultième étape sur le chemin vers la Palestine. Le roman est récompensé par les prix Campiello et Viareggio.

Primo Levi est alors au faîte de sa célébrité en Italie. La Trève est incluse dans le programme scolaire italien. Si c'est un homme est suivi d'un carnet résultant des discussions avec les étudiants et se lit à l'étranger. En 1985, Primo Levi se rend aux États-Unis pour un cycle de conférences de 20 jours, qui l'éprouve fortement. En revanche, l'URSS boude ses livres, parce que les soldats russes sont présentés comme trop humains eu égard aux canons héroïques des Soviets. En Israël, où la société israélienne ne prend conscience de l'ampleur de la Shoah qu'avec le procès d'Eichmann à Jérusalem et est longtemps ambivalente face à ces Juifs dont on dit qu'ils se sont laissés mener à l'abattoir sans résistance, ses livres ne seront traduits qu'après sa mort.

En 1985 paraît un recueil d'articles précédemment publiés dans La Stampa, sous le titre L’altrui mestiere (inclus en français dans L'asymétrie et la vie). S'y trouvent des fictions courtes, des réflexions sur des curieux phénomènes naturels, ou des revues de livre. Parmi ces dernières, figure son analyse de l'autobiographie de Rudolf Höss[28], insérée en introduction à la publication de l'édition italienne. Il y dénonce la tentative faite par Höß (Rudolf Franz Ferdinand Höss) pour se reconstruire un passé d'exécutant servile, entré au NSDAP par enthousiasme, arrivé à Auschwitz par ignorance et tentant d'obéir aux ordres avec « conscience ».

En 1986, il publie I sommersi e i salvati (Les naufragés et les rescapés). Écrit « quarante ans après Auschwitz, » le livre revient sur son expérience concentrationnaire, d'un point de vue analytique plutôt que biographique, s'interrogeant sur la fidélité de la mémoire, tentant de comprendre la « zone grise » dans laquelle se trouvaient les prisonniers des camps collaborant au régime, de la place de l'intellectuel à Auschwitz. Comme dans ses autres livres, il n'émet pas de jugement, présente les faits et pose les questions. En 1986, il publie Racconti e saggi (également inclus dans L'asymétrie et la vie).

En avril 1987, il travaille sur une autre sélection d'essais appelés Le Double Lien, qui prennent la forme d'une correspondance épistolaire avec « La Signorina[29] ». Ces essais portent sur des thèmes très personnels. Cinq ou six chapitres du manuscrit existent. Carole Angier, qui a consacré une biographie à Primo Levi, écrit en avoir lu quelques-uns, mais la majorité, distribuée par Levi à des amis proches, n'a pas été rendue publique, et certains pourraient même avoir été détruits.

Décès

Primo Levi meurt le à la suite d'une chute qu'il fit dans l'escalier intérieur de son immeuble. La plupart de ses biographes, notamment Carole Angier et Ian Thomson[30], abondent dans le sens du légiste, qui conclut que Levi s'est suicidé. Lui-même avait déclaré souffrir de dépression. Des facteurs de risque auraient pu être sa responsabilité envers sa mère et sa belle-mère, le fait de partager le même logement et son passé de déporté.

Cependant, un sociologue d'Oxford, Diego Gambetta, a établi douze ans plus tard un dossier détaillé[31] remettant en cause ce qu'il considère comme un lieu commun n'étant étayé ni par des faits ni par des preuves indirectes. Levi n'a pas laissé de lettre d'adieux, et n'a jamais fait part d'idées noires. En outre, des documents et témoignages semblent indiquer qu'il avait des projets avant sa mort. Diego Gambetta penche donc pour une mort accidentelle. Son ami et médecin, David Mendel, affirme qu'il est possible que Primo Levi soit tombé à la suite d'un étourdissement provoqué par les antidépresseurs qu'il prenait à l'époque[32].

La question de la mort de Primo Levi est importante. En effet, son œuvre est communément interprétée comme une puissante affirmation de la vie face à des puissances violentes et guerrières organisées. Le fait qu'il soit mort volontairement ou par accident constitue donc un commentaire final sur la validité de son propre message, lucide, positif et humaniste. L'interprétation d'Elie Wiesel, qui défend la thèse du suicide, a été acceptée jusqu'à ce jour, sans que l'on sache encore si elle est fondée sur des faits ou sur une intuition personnelle.

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