Jack Kerouac

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Jack Kerouac
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Jack Kerouac, par Tom Palumbo, vers 1956
Nom de naissance Jean-Louis Kérouac
Alias
Jack Kerouac
Naissance
Lowell, Massachusetts
Décès (à 47 ans)
St. Petersburg, Floride
Activité principale
Écrivain, poète
Distinctions
Honoris Causa posthume délivré par l'université de Lowell, Massachusetts
Descendants
Auteur
Langue d’écriture Français et anglais
Mouvement Beat Generation
Genres
Roman et poésie

Œuvres principales

Jean-Louis Kérouac ou Jean-Louis Lebris de Kérouac dit Jack Kerouac, né le 12 mars 1922 à Lowell dans le Massachusetts et mort le 21 octobre 1969 à St. Petersburg en Floride, est un écrivain et poète américain.

Considéré comme l'un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle, il est même pour la communauté beatnik le « King of the Beats » [1]. Son style rythmé et immédiat, auquel il donne le nom de « prose spontanée », a inspiré de nombreux artistes et écrivains et en premier lieu les chanteurs américains Tom Waits [2] et Bob Dylan [3]. Les œuvres les plus connues de Kerouac, Sur la route (considéré comme le manifeste de la Beat Generation), Les Clochards célestes, Big Sur ou Le Vagabond solitaire, narrent de manière romancée ses voyages à travers les États-Unis. Le genre cinématographique du road movie est directement influencé par ses techniques et par son mode de narration.

Jack Kerouac a passé la majeure partie de sa vie partagé entre les grands espaces américains et l'appartement de sa mère. Ce paradoxe est à l'image de son mode de vie : confronté aux changements rapides de son époque, il a éprouvé de profondes difficultés à trouver sa place dans le monde, ce qui l'a amené à rejeter les valeurs traditionnelles des années 1945-1950, donnant ainsi naissance au mouvement beat. Ses écrits reflètent cette volonté de se libérer des conventions sociales étouffantes de son époque et de donner un sens à son existence. Un sens qu'il a cherché dans des drogues comme la marijuana et la benzédrine, dans l'alcool également, dans la religion et la spiritualité – notamment le bouddhisme – et dans une frénésie de voyages.

« Jazz poet », comme il se définit lui-même, Kerouac vante les bienfaits de l'amour, proclame l'inutilité du conflit armé, quel qu'il soit, et considère que « seuls les gens amers dénigrent la vie ». Jack Kerouac et ses écrits sont vus comme précurseurs du mode de vie de la jeunesse des années 1960, celle de la Beat Generation, « qui a ébranlé la société américaine dans ses certitudes. Elle a directement inspiré aussi bien les mouvements de mai 1968 que l’opposition à la guerre du Viêt Nam, ou les hippies de Berkeley et Woodstock. Pourtant la Beat Generation a aussi contribué à enrichir le mythe américain. Sur la route, le roman le plus connu de Kerouac, est une ode aux grands espaces, à l’épopée vers l’ouest, à la découverte de mondes nouveaux [4]. »

Biographie

Premières années

Famille et origine

Né Jean-Louis, affectueusement surnommé « Ti-Jean » [5]Kérouac le à Lowell aux États-Unis, de deux parents québécois : Léo-Alcide Kéroack ( Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup 1899-1946) et Gabrielle-Ange Lévesque ( Saint-Pacôme 1895-1973 [6]), Jack Kerouac est issu par son père d'une famille québécoise originaire de Bretagne et installée dans la ville textile de Lowell, dans le Massachusetts. Léo est patron et directeur d'une publication théâtrale de Lowell et Boston [7] « Ti-Jean, n'oublie jamais que tu es breton », lui répète depuis son enfance son père Léo qui avait modifié son patronyme en « Kerouac » lors de son arrivée aux États-Unis, puis l'orthographiera « Keroack » par la suite. L'origine du patronyme « Kerouac » pris par le père, puis du nom « Lebris de Kérouac » pris par le fils, est restée énigmatique jusqu'à la fin des années 1990 [note 1]. Imprimeur, son père est apparenté au frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac), écrivain et botaniste canadien. Sa mère, Gabrielle-Ange Lévesque, appelée aussi « Mémère » par l'écrivain, est cousine issue de germains du Premier ministre québécois de 1976 à 1985, René Lévesque. Ses parents se sont mariés le 25 octobre 1915 [8] à Saint-Louis-de-Gonzague  (en) de Nashua.

Jusqu'à l'âge de six ans, Jack Kerouac ne parle qu'une sorte de français canadien, le joual, et ce n'est qu'à l'école qu'il apprend l'anglais, comme seconde langue [9]. À quatre ans, il assiste à la mort de son frère aîné Gérard, alors âgé de neuf ans, atteint d'une fièvre rhumatismale. Cette mort est comme « une plaie qui ne se refermera jamais » [10] et qui, plus tard, le conduit à écrire Visions de Gérard en janvier 1956 (publié en 1963).

Memorial stone of the author Jack Kerouac in the city of Lowell, Mass. (États-Unis)
Plaque commémorative en l'honneur de Jack Kerouac, dans sa ville natale, Lowell, dans le Massachusetts.

Grâce à l'activité de son père, Jack Kerouac est introduit dans le milieu culturel et littéraire de la ville et à treize ans, il est à l'origine d'une chronique [11]. Il assiste ainsi à plusieurs projections de films dans son cinéma local [11]. Il se lie d'amitié avec un employé de son père, Armand Gautier, qui lui apprend toutes les subtilités du bras de fer, discipline dans laquelle Kerouac excelle toute sa vie [12]. Il passe aussi des heures dans l'atelier d' imprimerie, apprenant à taper à la machine. Il acquiert ainsi une grande dextérité qui forme l'une des composantes principales de son œuvre et rend unique son écriture. En effet, Kerouac écrit rapidement, rédigeant souvent des chapitres entiers d'une seule traite et corrigeant peu ses brouillons. Le tapuscrit de Sur la route, écrit sur un seul rouleau de papier, témoigne de cette dextérité [13], [14].

À neuf ans, Jack Kerouac entre à l'école publique anglophone Barlett. L'enfant a beaucoup de mal à communiquer en anglais et il ne devient bilingue qu'à l'âge de quinze ans. C'est durant cette période qu'il perd son diminutif de « Ti-Jean » pour le prénom plus américain de « Jack ». Cependant, en famille, les Kerouac continuent à parler français. En dépit de ce qu'avance l'un des biographes de l'écrivain, Gerald Nicosia, auteur de Memory babe, il est peu probable, selon Patricia Dagier et Hervé Quéméner, que les Kerouac parlent breton, la pratique de la langue ayant disparu depuis quelques générations déjà [13]. À dix ans, ses parents déménagent pour le quartier de Pawtucketville [15].

Jack dispose d'une grande mémoire, mais il est également très doué pour le sport, le baseball et la course à pied avant tout. Son professeur d'anglais le déclare « brillant » et, à onze ans, Kerouac écrit un petit roman, dans la veine de Huckleberry Finn, intitulé Mike Explores the Merrimack [16]. La nuit cependant l'angoisse et, très tôt, Kerouac se réfugie dans l' écriture [17]. Dès onze ans, alors pétri de polars radiophoniques, il produit des bandes dessinées humoristiques et des dessins [note 2] dans lesquelles il prête vie au « Docteur Sax », qui est son double fabuleux, sans ses peurs nocturnes. Mais celles-ci s'accentuent à mesure que les affaires de son père périclitent. Ce dernier se met en effet à boire et à jouer. La famille déménage dès lors sans cesse, influençant considérablement ce qui devient plus tard le caractère itinérant de Kerouac [17]. Sa mère enfin se fâche avec Caroline, la sœur de Jack, qui se marie très jeune et quitte le domicile familial.

À quatorze ans, Jack se retrouve seul à la maison. Il est adoré par sa mère. Il devient aussi un athlète accompli mais reste renfermé et introverti. Il a des rapports souvent conflictuels avec ses camarades de classe et de stade. À cet âge, Kerouac ambitionne d'écrire, ce qui provoque la risée de tous, alors qu'une carrière sportive s'ouvre à lui. Ses prouesses athlétiques en font de lui une « star » de son équipe locale de football américain vers l’âge de 16 ans [18] . Alors qu'il joue à Nashua, dans le New Hampshire, il est remarqué par un recruteur de l'université de Boston, Franck Leahy. Son père s'en mêle, comptant faire monter les tractations. Le jeune homme part finalement étudier à l' université Columbia, à New York [19], [11].

Rencontres

En 1939, Jack Kerouac entre donc à l'université prestigieuse de Columbia. Il a dès son arrivée la secrète pensée de pouvoir, grâce au sport, accéder à un emploi de journaliste dans un quotidien new-yorkais [réf. nécessaire]. Il lit également beaucoup. L'écrivain Thomas Wolfe est son modèle à l'époque. Cependant, Jack ne peut être directement admis à l'université ; il doit en effet effectuer une année préparatoire au collège Horace Mann [11], dans le nord de Manhattan, où il obtient de bons résultats scolaires, et se distingue surtout sur le terrain, si bien qu'il a droit à des articles dans des journaux locaux [20], et est chroniqueur du New York World Telegram [21]. Il aide certains étudiants, et écrit pour le Horace Mann Quarterly en tant que « critique », titre qu'il ironise, ainsi que pour le Columbian Spectator.

Cropped screenshot of Count Basie from the film Stage Door Canteen.
Count Basie, modèle musical de Kerouac, en 1943, dans le film Stage Door Canteen.

Il fréquente, par ses amis, le milieu des bourgeois juifs de la ville [22]. Il fait ainsi la connaissance du Londonien Seymour Wyse qui lui fait découvrir le jazz, musique qui est pour Jack une véritable révélation. Il fréquente les caves de Harlem où se produisent les stars du jazz, Charlie Parker [note 3] et Dizzy Gillespie notamment, et en particulier son idole, Count Basie. Le jazz devient pour lui une religion. Il est « le premier à entrevoir comment le jazz peut influer sur la vie, être le moteur d'une écriture. Plus tard, il écrira comme on souffle dans un saxophone, d'une traite », expliquent Patricia Dagier et Hervé Quéméner [22]. Jack décide de créer une rubrique musicale dans le journal de son collège, The Scribbler’s. Il interviewe des jazzistes célèbres et fréquente assidûment les clubs improvisés, fume également sa première cigarette de marijuana, prélude à une longue descente dans la drogue et l' alcool [23].

À dix-huit ans, il entre vraiment à l' université Columbia. Il obtient une bourse grâce à son succès au football américain, mais lors d'une rencontre, il subit une fracture au tibia qui l'empêche de terminer la saison sportive. Forcé de se reposer, il lit abondamment et va au cinéma. Il écrit aussi et rêve de héros vagabonds en marge de la société. Kerouac goûte aussi à la drogue et à la prostitution ; selon Patricia Dagier et Hervé Quéméner, « on voit se mettre en place, alors qu'il vient d'avoir dix-huit ans, les anges et les démons de toute la vie de Kerouac » [23]. Il fréquente Mary Carney, avec qui il entretient une relation platonique dont il tire le sujet de son roman Maggie Cassidy. Kerouac rencontre Sébastien Sampas, dit « Sammy », un Grec immigré avec qui il parle longuement de littérature et de religion et qui a une influence notable sur son écriture, d'après Ann Charters [24].

La Beat Generation

Copie d'une des dernières pages d'un des carnets préparatoires de Sur la route intitulé « Notes nocturnes et diagrammes pour Sur la route » (novembre 1949), exposée au musée des lettres et manuscrits de Paris, en 2012.

Ne pouvant jouer au football en raison de sa blessure, Jack Kerouac décide de partir voyager à travers les États-Unis. Il achète un billet de Greyhound (le réseau d'autobus national), en direction du Sud. Cependant, il abandonne une fois parvenu à Washington et retourne à Lowell passer l'hiver 1941–1942. Il travaille comme pigiste au journal local, à la rubrique des sports, et fréquente les bars. Las de cette vie terne, Kerouac s'engage dans la marine marchande au printemps 1942 [25]. Il embarque ainsi à Boston sur le SS Dorchester, à destination de Mourmansk en mer Blanche soviétique. Kerouac croit ainsi renouer avec ses origines de marin breton, mais la traversée est décevante, hormis une escale au Groenland et une rencontre avec un Inuit dans un fjord. C'est au cours de cette période qu'il écrit son premier roman, The Sea Is My Brother (La Mer est mon frère). Le manuscrit de ce roman a longtemps été considéré comme perdu avant d'être trouvé par le beau-frère de Jack Kerouac et d'être édité en 2011 [26]. En décembre 1942, il est de retour à New York [27].

Ayant signé un contrat d'engagement avec l' US Navy avant son départ, il doit effectuer un temps sur un navire militaire. Il simule la folie afin d'échapper à cette obligation et il passe ainsi quelques semaines en hôpital psychiatrique. Il est donc renvoyé de la marine pour cause d'« indifférence caractérisée » [28].

De retour à la vie civile, il dépense sa solde entière dans les bars et refuse de jouer dans l'équipe de l' université Columbia. Dès lors, tout espoir de vivre du sport s'évanouit et Kerouac entame sa descente dans le milieu interlope new-yorkais. Il consomme des drogues (la marijuana et la benzédrine) et fréquente des prostitués. Il participe aussi à des orgies homosexuelles. Cependant, il rencontre aussi des personnes qui marquent sa vie entière. Par l'entremise d'Edie Parker, jeune femme originaire de Grosse Pointe dans le Michigan qui deviendra son épouse, Kerouac fait la connaissance de Lucien Carr, qui le fascine, à qui il dédicace Old Angel Midnight [29]. [réf. nécessaire]Celui-ci [Qui ?] lui présente Allen Ginsberg, autre figure emblématique de la beat generation. Kerouac a avec ce dernier une relation ambigüe, tour à tour amants puis amis, de manière irrégulière. Il rencontre aussi un autre écrivain, William Burroughs, qui est à New York pour suivre un traitement psychanalytique après avoir quitté la Vienne nazie. La bande fréquente ainsi un appartement de la 11e rue, dans Greenwich Village, où se mêlent drogue, sexe, alcool et littérature [30].

Allen Ginsberg, Frankfurt Airport, 1978.
Allen Ginsberg, ami et autre fondateur de la beat generation, en 1978.

Au printemps 1943, il s'engage de nouveau dans la marine marchande pour des missions périlleuses, sur le SS George Weems, qui relie Boston à Liverpool. L'idée lui vient alors de retrouver ses racines familiales et bretonnes. Entre ses voyages maritimes, Kerouac séjourne à New York avec ses amis de l' université Columbia. Il commence son premier roman, Avant la route (The Town and the City), publié en 1950, qui lui vaut une certaine reconnaissance en tant qu'écrivain. Ce roman, qui a demandé trois ans d'efforts, conserve une structure conventionnelle et raconte la vie d'un jeune homme dans une petite ville très semblable à Lowell et l'attrait qu'exerce sur lui la métropole new-yorkaise [31].

En août 1944, Jack Kerouac aide Lucien Carr à dissimuler le corps d'un professeur de gymnastique, David Kammerer, que ce dernier a tué à coups de couteau. Kerouac est inculpé de complicité et est placé en détention. Les parents d'Edie Parker paient sa caution à la seule condition que Jack épouse leur fille. Kerouac se marie donc à Edie Parker le 22 août 1944 [32]. Pour le journaliste David J. Krajicek, Kerouac aurait aidé Lucien Carr à dissimuler l'arme du crime uniquement [33]. Ils s'établissent non loin de Détroit, à Grosse Pointe. Kerouac travaille, grâce au père de sa femme, comme vérificateur de roulements à billes. Mais, secrètement, Kerouac continue à écrire et il entrevoit très vite que cette vie ne le comble pas et nuit même à sa créativité. Il retourne donc sans prévenir quiconque à New York au cours de l'hiver 1944–1945. Kerouac rejoint une petite communauté, rassemblant Allen Ginsberg, William Burroughs, Joan (une amie d'Edie Parker qui l'invite à la colocation), Haldon Chase (surnommé « Chad King » dans Sur la route) et Herbert Huncke, située dans la 115e rue, près d'Ozone Park [34].

Le sac de voyage de Jack Kerouac exposé au musée des lettres et manuscrits de Paris, en 2012.

À 24 ans, Kerouac renoue avec une vie dissolue, fréquentant chaque nuit les bars de la ville, en compagnie de ses deux amis, Ginsberg et Burroughs qui sont homosexuels. Ils fréquentent aussi la pègre. L'état physique de Kerouac se dégrade à vue d'œil et, dès lors, il est incapable de faire du sport [35]. En 1946, son père, Léo, meurt d'un cancer du pancréas, épisode relaté dans Avant la route. Cette année-là, il emménage avec William Burroughs et Edie Parker à New York. Selon Hervé Quéméner et Patricia Dagier, Kerouac devient dès cette année « de plus en plus Kerouac », continuant de se nourrir de tonnes de livres. Ses écrits deviennent davantage autobiographiques, travaillant frénétiquement au tapuscrit de Sur la route [note 4], [36], à partir de ses nombreux carnets de notes préparatoires [14]. Il écrit en effet beaucoup durant cette période [note 5]. Cette « écriture introspective l'amène à s'interroger sur les fondements de son mal de vivre » et Kerouac se rend compte qu'il a « un désir subconscient d'échouer, une sorte de vœu de mort ». Ses allées et venues au domicile de sa mère Gabrielle s'amplifient. À chaque contrariété, Kerouac consulte sa mère, ce qui a pu contribuer à l'empêcher de vivre avec une femme [37].

En compagnie de ses amis, Kerouac expérimente d'autres formes d'écritures. Avec William Burroughs, il teste l'écriture à quatre mains, dans Et les Hippopotames furent bouillis vifs dans leurs piscines alors qu'avec Haldon Chase, il stimule sa créativité en se concentrant sur les personnages, au point de les faire vivre en imagination, puis d'écrire dans la foulée (c'est la méthode de la « Prose Spontanée »). C'est d'ailleurs en raison de ce mode d'écriture que Kerouac rédige le manuscrit de Sur la route sur des rouleaux de papier reliés les uns aux autres par du scotch, atteignant des longueurs incroyables, près de 35 mètres [38], [14]. Il voit aussi dans ces rouleaux le symbole de la route sans fin [39].

Sur la route

En 1947, du fait de sa consommation effrénée de drogues, Kerouac fait une thrombophlébite. La communauté vit par et pour la drogue, au point que Burroughs falsifie les ordonnances des médecins pour obtenir de la morphine. Ce dernier et Joan, devenue sa femme, quittent la colocation pour le Texas. Kerouac rencontre grâce à Haldon Chase le jeune Neal Cassady, un maniaque de la vitesse et des automobiles qui lui narre ses péripéties lors de ses déplacements à travers le pays. Fasciné, Kerouac décide de partir à l'aventure. Le 17 juillet 1947, au petit matin, il marche pendant plusieurs kilomètres. Il compte se déplacer en auto-stop. Il se perd à la limite de l' État de New York et subit une pluie violente qui l'oblige à rebrousser chemin. Cet épisode forme l' incipit de son roman Sur la route. Il rentre chez sa mère [réf. nécessaire] qui lui donne de l'argent pour repartir, cette fois-ci par autobus, jusqu'à Chicago. Dès lors, l'aventure commence réellement. De lift en lift [note 6], il rallie Davenport dans l' Iowa, puis les rives du Mississippi, puis enfin Des Moines. Un des lifts préféré de Kerouac, dont l'épisode est rapporté dans Sur la route, est celui mené sur la plate-forme d'un camion, au sein d'une communauté de trimardeurs [40].

Jack Kerouac's trips around America.
Carte des voyages de Kerouac à travers les États-Unis, à l'origine de la rédaction de Sur la route [note 7].
  •      1947
  • En rouge : itinéraire de 1947,
  •      1949
  • en bleu : itinéraire de 1949,
  •      1950
  • en vert : itinéraire de 1950.

Kerouac arrive à Denver ; il y retrouve Haldon Chase, devenu chercheur universitaire. Il y retrouve aussi Neal Cassady et Allen Ginsberg qui sont amants. Voulant « poursuivre plus loin son étoile », il reprend la route pour San Francisco où il entre en contact avec Henri Cru, un Français rencontré à New York, qui lui propose de travailler avec lui dans un foyer militaire pour recalés de l'immigration en attente de reconduite à la frontière. Kerouac y travaille quelques semaines mais abandonne au bout du compte. Il regagne Los Angeles et, dans le bus, rencontre une Mexicaine dont il tombe amoureux, Béa Franco, avec qui il vit quelque temps. Puis, grâce à de l'argent envoyé par sa mère, il rallie Pittsburgh puis New York en autobus, en automne 1947. Il demeure peu de temps à New York car il décide de suivre Neal Cassady, au volant de sa voiture. Les deux hommes font des allers-retours à toute vitesse entre la Virginie et New York, puis, en janvier 1949, ils se rendent en Louisiane, à La Nouvelle-Orléans, rendre visite à William Burroughs [41].

Puis, avec LuAnne, la femme de Neal, ils poursuivent leur route vers la Californie, ponctuée d'escales chez des amis. Grâce à l'argent inespéré d'une pension du Département des Anciens Combattants (pour avoir servi durant la guerre sur les navires de ravitaillement des troupes en Europe), Kerouac retourne à New York où il avance l'écriture de Sur la route. Il repart ensuite avec Neal, en Cadillac, pour Plymouth, Denver puis Chicago. Lors d'un rapide retour à New York en 1950, il apprend avec plaisir que son premier livre, Avant la route (The Town and the City), est publié. Ce premier ouvrage vaut à Kerouac quelques critiques favorables mais les tirages restent faibles. En 1996, la Nouvelle Revue Française publie un numéro sur Kerouac et ses écrits français, notamment sur La nuit est ma femme [42]. De 2001 à 2006, le travail des archivistes de la bibliothèque publique de New York, où se trouve le fonds d'archives de Jack Kerouac, confirme l'existence d'un manuscrit complet de 56 pages intitulé La nuit est ma femme rédigé entre février et mars 1951 [43]. Ce roman, constitué de courtes nouvelles autobiographiques de cinq ou six pages est entièrement écrit en français phonétique et prouve pour la première fois que Jack Kerouac âgé alors de 29 ans avait bel et bien écrit en français. L'instrument de recherche du fonds d'archive indique aussi la présence de plusieurs autres textes en français [44], ainsi que des textes bilingues, y compris deux des carnets qui forment un court roman d’une centaine de pages intitulé Sur le chemin rédigé à Mexico en décembre 1952. En 2004, dans sa biographie de Kerouac, Kerouac: his Life and Work, l'écrivain Paul Maher Jr. aborde l'histoire et les personnages du récit Sur le chemin [45]. Ces deux écrits en langue française, en plus de 14 autres plus courts, ont été transcrits, établis, et préparés par Jean-Christophe Cloutier, professeur de littérature à l'Université de Pennsylvanie [46], et publiés en 2016 sous le titre La vie est d'hommage [47] aux éditions du Boréal de Montréal (Qc).

À compter de cette date, et jusqu’en 1957, Kerouac est rejeté régulièrement par les maisons d'édition. Ses correspondances laissent sur ce point apparaître un réel découragement alors même que son existence prend une tournure de plus en plus chaotique (ses revenus sont très faibles et sa dépendance à l’alcool et aux amphétamines atteint un paroxysme). À plusieurs reprises, Kerouac envisage alors de cesser d’écrire [48]. Kerouac n'en perd pas pour autant l'énergie d'écrire à un rythme frénétique. À l’exception de Les Clochards célestes et de Big Sur, la plupart de ses ouvrages majeurs sont écrits avant 1957.

Fin 1950, il quitte de nouveau New York, pour le Mexique cette fois, avec Neal Cassady et Franck Jeffries. Ils y retrouvent William Burroughs qui a fui le Texas, pourchassé par la justice. Après quelques semaines, Kerouac rentre à New York et fait la connaissance de Joan Haverty, sa seconde femme. Le 16 février 1952 naît sa fille, Janet Michelle dite « Jan » (décédée en 1996). Kerouac ne la reconnaît pas, et ce jusqu'à sa mort [49], [50]. Il quitte Mexico début septembre 1955 ; il y a « vécu un des moments les plus intenses de sa création poétique » [51]. Kerouac y écrit en effet Mexico City Blues qui paraît en 1959. De Los Angeles, il rejoint ensuite San Francisco en empruntant le « Fantôme de Minuit », un train mythique, très utilisé par les chômeurs de la crise de 1929. Lors de ce voyage, Kerouac rencontre le premier « clochard céleste » de ses aventures, épisode repris dans l'œuvre du même nom.

Durant cette période, le tapuscrit de Sur la route, transmis pour lecture à partir de 1952, est rejeté par l'ensemble des éditeurs américains contactés. Il a été publié dans une version allégée en 1957. Toutefois, Kerouac bénéficie progressivement de l’intérêt médiatique pour les acteurs de la contre-culture gravitant autour du monde du jazz et de mouvements poétiques californiens et new-yorkais. Il apparaît ainsi sous le nom de « Pasternak » dans Go, publié par John Clellon Holmes en 1952, et participe en tant que spectateur très actif à la lecture du 7 octobre 1955 qui propulse sur le devant de la scène ses amis poètes de la beat generation [14].

DesolationPeakBed.jpgInterior of Desolation Peak Lookout, with Bed and Firefinder.
La vigie du pic Desolation où Kerouac passe 63 jours seul.

Kerouac est à San Francisco à l'automne 1955 ; il participe à l'un des moments fondateurs de la Beat Generation : la Six Gallery du poème Howl d' Allen Ginsberg, considéré, avec Sur la route, comme l'un des manifestes du mouvement. Kerouac y fait la rencontre d'un personnage important dans sa vie : Gary Snyder, passionné de randonnées et de philosophie japonaise. « Ensemble, Jack et Gary vont inventer ce qui sera quelques années plus tard le mode de vie des hippies : un couchage dans le sac à dos, quelques maigres provisions, la toilette dans les torrents, la nudité en groupe et l'errance d'un lieu à un autre en toute liberté » [52]. En compagnie d'un libraire de Berkeley, John Montgomery, les deux hommes font une expédition à 3 600 mètres d'altitude, dans le parc national de Yosemite et jusqu'au pic Matterhorn. Kerouac s'initie à la méditation et aux haïkus, ces courts poèmes japonais qui évoquent un sentiment, une situation, une atmosphère [53]. La rencontre avec lui-même et avec la simplicité, l'absence d'excès et de drogues ou d'alcool fait que Kerouac se décide à commencer une « vie nouvelle ». Il voit dans les préceptes chinois et zen le refus de la société de consommation et ce qu'il nomme dans Les Clochards célestes (The Dharma Bums, 1958), la « grande révolution des sacs à dos » [54].

Après cette excursion, fin 1955, il se rend en Caroline du Nord où vit sa mère, chez qui il passe quelque temps. Il écrit du 1er au un ouvrage autobiographique, centré sur l'histoire de son frère mort, Visions de Gérard, puis se rend dans l' État de WashingtonGary Snyder lui a trouvé un poste de garde forestier pendant la saison des feux de forêts, au pic Desolation, dans l'actuel Parc national des North Cascades. Il commence le 25 juin, alors que Gary part pour le Japon pour plusieurs années, et demeure reclus dans une vigie durant 63 jours. L'expérience de garde forestier est pour lui un désastre, relatée dans Anges de la désolation. Il s'ennuie et souffre de solitude, expérience dont il tire le roman Le Vagabond solitaire. Kerouac met cependant fin à toutes ses bonnes résolutions inspirées par Gary Snyder. De retour à San Francisco, il apprend qu'il est de plus en plus lu par la jeune génération et que son nouvel opus, Sur la route, est en passe d'être édité [55].

La célébrité et la déchéance

En 1957, son roman Sur la route est édité par Viking Press. Très vite, le succès du roman provoque des tensions entre Kerouac et ses amis [note 8]. Le succès est en effet immédiat, à tel point qu’en février 1957, le poète Kenneth Rexroth écrit à son sujet qu’il est « le plus célèbre auteur « inédit » en Amérique ». Kerouac obtient ainsi progressivement le soutien de deux figures importantes du monde des Lettres américaines, Malcolm Cowley, éditeur chez Viking Press et cheville ouvrière de la génération perdue, et Kenneth Rexroth, moteur de la «  Renaissance de San Francisco ». Cowley est à l’origine de la publication par Viking de Sur la route et il en orchestre le succès [note 9].

Dans Sur la route, Kerouac, qui a amassé une somme considérable de notes de voyages formant la matière première de ses futures œuvres, crée un genre nouveau, reflet du mode de vie prôné par la beat generation. La publication de Sur la route marque par ailleurs un tournant considérable dans la vie de Jack Kerouac, lui apportant la reconnaissance publique et un confort financier qu’il n’avait jamais connu, sans pour autant le rendre riche [note 10]. Elle est cependant à l’origine d’une formidable incompréhension entre Kerouac, son public et la critique. Le roman l’impose en effet comme porte-parole, si ce n’est comme chef de file, d’une génération qui a grandi dans l’après-guerre en rejetant les valeurs traditionnelles morales et religieuses américaines, la beat generation ; Sur la route est « la bible du mouvement » [56]. Toutefois l’ouvrage apparaît davantage comme un témoignage, le livre d'une génération, que comme une œuvre littéraire majeure, jugement que partage d’ailleurs pleinement son éditeur. Ann Charters, qui s'est procuré le rapport de Malcolm Cowley favorable à la publication, relève ainsi toute l' ambivalence de son jugement dès l'origine : « Ce n'est pas un grand livre ni même un livre qu'on peut aimer, mais il est réel, honnête, fascinant, tout entier pour le plaisir, la voix d'une nouvelle génération » [57]. Il reste que les articles, études, analyses et même, du vivant de Kerouac, les thèses universitaires, abondent rapidement après la publication [58].

The original manuscript of Jack Kerouac's 'On The Road': a 120-foot scroll, 2007.
Le manuscrit original de Sur la route, composé d'un seul rouleau de papier de 36,5 mètres de longueur (le rouleau se présente sous la forme d’un très long paragraphe, sans virgules), dévoilé lors d'une exposition à Lowell, Massachusetts, en 2007 [59].

Dans Sur la route, le personnage principal, Sal, parcourt les États-Unis en auto-stop (et se rend également au Mexique) avec son ami Dean Moriarty, inspiré par Neal Cassady. Il noue des amitiés informelles, a des expériences amoureuses et des mésaventures. Le style de vie non-matérialiste des protagonistes (Kerouac décrit en effet ce roman comme étant « the riotous odyssey of two American drop-outs, by the drop out who started it all » (« L'odyssée turbulente de deux marginaux, racontée par le marginal qui a lancé l'aventure »)) est à l'origine de nombreuses vocations parmi les écrivains américains et le transforme en mythe vivant. Selon la légende que Jack Kerouac a forgée lui-même, le roman est écrit en trois semaines, lors de longues sessions de prose spontanée alors qu'il est travaillé de 1948 à 1957 à partir de carnets qu'il a sur lui [60].

De retour de Mexico, le 5 septembre 1957, il apprend que son roman Sur la route est un franc succès. Il est « promu incarnation de la Beat Generation » par le New York Times [61], [62]. Mais cette notoriété lui pèse et il boit davantage (près d'un litre de whisky par jour). Il s'éloigne aussi de ses amis écrivains comme Allen Ginsberg et, dans une moindre mesure, William Burroughs. Il reproche à Ginsberg de trop rechercher l'attention du public et de trahir l'esprit « beat ». Même lorsqu'il a besoin d'argent, il ne se tourne plus vers eux et ne répond plus aux invitations des médias. Il est également irrité par le développement d'un bouddhisme de mode, qu'il se sent en partie responsable d'avoir créé avec ses romans, et se déclare en réaction « fervent catholique » [63].

En février 1957, sur l'invitation de William Burroughs, Kerouac embarque sur un navire de transport à destination de Tanger, au Maroc. Il a l'intention de visiter ensuite l'Europe mais son séjour en Afrique se passe mal. Il rentre donc à Lowell, chez sa mère, et avec elle déménage plusieurs fois. Alcoolique notoire, Kerouac a des crises de delirium tremens que n'arrangent pas les virulentes critiques dont il est la cible : il est en effet publiquement exposé depuis la publication de Sur la route. Des écrivains portent de sévères critiques à l'encontre du style peu académique de Kerouac. Le premier, Truman Capote, déclare que ses textes étaient « tapés et non écrits ». Ce lien entre la méthode d’écriture de Kerouac, la Prose Spontanée, qu'il codifie, et la qualité stylistique de son écriture, blesse Kerouac, mais ne le perturbe pas. Ce dernier fait d’ailleurs souvent référence, avec une grande ironie, à la formule de Capote. Le journaliste et essayiste Donald Adams, du New York Times, n'est guère plus enthousiaste (même si son opinion évolue par la suite [note 11]) car il fustige surtout un manque de recherche et de finesse chez l’auteur. Il écrit ainsi, dans sa chronique littéraire « Speaking of Books » du 18 mai 1958 : « Relisant Sur la route et Les Souterrains de M. Kerouac, je n'arrive pas à me souvenir d'autre chose que d'un ivrogne de bar volubile et insistant, bavant dans votre oreille ». Les attaques personnelles sont également nombreuses [61].

D’un côté, il est dénoncé comme le chantre d’un groupe amoral sapant les bases de la civilisation. Norman Podhoretz, futur théoricien néo-conservateur, à l’époque encore influencé par le marxisme et ayant connu Kerouac à l' université Columbia, résume bien cette critique quand il écrit dans l’édition du printemps 1958 de Partisan Review : « la bohème des années 1950 est hostile à la civilisation ; elle vénère le primitivisme, l’instinct, l’énergie, le « sang » ». De l’autre côté, son apolitisme et son pacifisme revendiqués, son goût de l’art pour l’art et son attachement à un certain imaginaire de l’homme américain sont rapidement critiqués par la plupart de ses soutiens initiaux qui attendent de lui une position plus engagée socialement et politiquement. Le poète Kenneth Rexroth déclare ainsi en 1958 que Kerouac est une sorte de « Tom Wolfe insignifiant » puis s’attaque très durement à lui à de nombreuses reprises. Allen Ginsberg, son ami du début, critique également Kerouac vers la fin de sa vie. Kerouac refuse en effet tout apparentement politique et regarde même avec une suspicion toute particulière l’anarchisme des intellectuels de la côte ouest liés à la Beat Generation, rappelant à chaque occasion : « Je n’ai rien à faire avec la politique, particulièrement avec la gauche côte ouest de la malveillance avec futur sang dans la rue » ( sic) [64].

Photographed by Doug Dolde along the Big Sur coastline in California, 2006.
La plage de Big Sur, en Californie, où Kerouac passe quelques semaines seul.

Deux éléments viennent compliquer la situation. Tout d’abord, la personnalité de Kerouac lui attire l’inimitié de nombreux chefs de file de la gauche contestataire et de certains de ses amis. Ainsi en novembre 1958, au cours d’une conférence particulièrement houleuse à la Brandeis University, Kerouac est copieusement sifflé par le public, qu'il traite en retour de « communistes merdeux ». L'événement a un grand retentissement et nuit gravement à son image publique. Il s’en prend en outre violemment à James Wechsler, figure centrale de la gauche radicale américaine et éditeur au New York Post, qui devient de fait son ennemi déclaré [65].

Kerouac reconnaît lui-même dans ses lettres que la consommation abusive d’alcool a bien souvent aggravé la situation. Par ailleurs, fort de son succès d’édition, il souhaite publier les romans et poèmes écrits entre 1950 et 1957, principalement ceux de la Légende de Duluoz, textes pour la plupart beaucoup plus expérimentaux que Sur la route. Or, son éditeur, Viking, n’y est absolument pas favorable, préférant un retour à des formes narratives plus conventionnelles et à la fiction. Kerouac, de son côté, refuse toute modification de ses textes visant à les rendre plus accessibles. Certains écrits sont néanmoins retouchés ou rédigés dans un style plus accessible par Kerouac lui-même [66]. Seuls Les Souterrains, publiés dans la foulée de Sur la route, ne sont pas retouchés. Pour Les Clochards célestes, pourtant écrits à la demande de Cowley dans une forme narrative classique, Kerouac signale avoir dû payer de sa poche les remises en l’état du tapuscrit après correction par Viking [67]. À partir de 1959, l'éditeur Malcolm Cowley rejette tous les nouveaux manuscrits, si bien que Kerouac doit changer à plusieurs reprises d’éditeur, passant chez Avon, puis chez McGraw Hill ou encore chez F.S. Cudahy [68].

Dernières années

La publication en 1959 des Clochards célestes renforce la défiance à son égard. Ce livre, écrit après la publication de Sur la route, dans un style volontairement plus conventionnel pour satisfaire ses éditeurs, est reçu comme une œuvre de commande par la critique qui, majoritairement, l'ignore. Seul l'écrivain Henry Miller défend activement l’ouvrage et son auteur. Mais il est surtout largement critiqué par les tenants du bouddhisme américain, qui voient en Kerouac un fidèle à cet enseignement fort peu convaincant. Alan Watts publie un article très critique avant même la publication des Clochards célestes sous le titre « Beat Zen, Square Zen and Zen », dans lequel il note que la formule de Kerouac « Je ne sais pas. Je m'en fiche. Et cela ne fait pas la moindre différence », renvoyant selon l'écrivain au précepte du «  non-agir » (Wou-Tchen) zen, révèle en réalité « une agressivité (...) qui résonne d'une certaine auto-justification » [69]. Kerouac vit difficilement cet accueil alors même qu’il peine à défendre ses ouvrages plus anciens et sa poésie.

L'écrivain se rend ensuite en Californie et, sur l'invitation d'un ami, passe quelque temps sur la côte Pacifique afin de faire le point, loin de la presse. La confrontation à l'élément maritime lui inspire un roman : Big Sur (qui comprend le long poème La Mer, Bruits de l'océan Pacifique à Big Sur), du nom de la plage au sud de San Francisco où il passe l'été 1960. De retour à New York, James Whechsler l'attaque vivement dans un livre intitulé Réflexion d’un éditeur en colère entre deux âges, lui reprochant son « irresponsabilité politique et [son] encombrement de la langue américaine avec la Poésie ». La publication de l’interview d'Al Aronowitz achève de ternir son image, tout en augmentant les tensions avec ses amis comme Allen Ginsberg ou Gregory Corso. À la publication de Big Sur, en 1962, le Times délivre une critique particulièrement virulente, s’en prenant non au texte en lui-même mais à l’auteur qualifié de «  panthéiste en adoration » et ayant découvert la mort à 41 ans [70].

House where Jack Kerouac lived with his mother, at 1418 Clouser Avenue in the College Park section of Orlando, Florida.
Dernière demeure de Jack Kerouac à St. Petersburg, en Floride.

Toujours plus accablé par la célébrité, Kerouac, tant bien que mal, participe à des spectacles télévisés et enregistre même trois albums de textes lus [note 12]. Il prend par ailleurs position en faveur de la guerre du Viêt Nam et se déclare nationaliste et « pro-américain », et ce afin d'éviter toute identification au mouvement hippie, envers lequel il se montre toujours méfiant [71]. L'écriture de Kerouac se focalise dès lors sur son passé. Avec Visions de Gérard, publié en 1963, il s'interroge sur son frère mort alors qu'il était très jeune, le peignant même comme un saint. En juin 1965, il effectue un voyage en Europe, sur la trace de ses origines bretonnes, épisode qui donne naissance au roman Satori à Paris ( 1966) [note 13]. La recherche de cet ancêtre demeure en effet pour lui une lubie et Kerouac s'imagine beaucoup de choses à son sujet [note 14]. Il fait également la rencontre du chanteur breton Youenn Gwernig, récemment immigré aux États-Unis, avec lequel il se lie d'amitié [note 15]. La même année est publié l'un de ses premiers roman, Anges de la Désolation, datant de l'époque de Sur la route.

En 1968, il met la dernière main à son roman Vanité de Duluoz, publié l'année même, et passe la fin de sa vie en compagnie de sa troisième femme Stella Sampras et de sa mère, loin de ses amis de la Beat Generation, et dans une situation financière déplorable (à sa mort il lèguera 91 dollars à ses héritiers). Son dernier roman, Pic, n'est publié qu'en 1971. Jack Kerouac meurt le , à l'hôpital Saint-Anthony de St. Petersburg, Floride, à l'âge de 47 ans, d' hémorragies digestives, la « mort des alcooliques » [72].

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