Histoire de l'URSS sous Staline

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Portrait de Joseph Staline par Isaak Brodsky.

L’URSS sous Staline est un État souvent présenté comme l'un des principaux exemples de régime totalitaire, modelé par un dirigeant qui disposait de la totalité des pouvoirs. Entre 1927 et 1929, Joseph Staline, secrétaire général (ou Guensek) du Parti communiste pan-soviétique des bolcheviks, achève de devenir le maître absolu du pays. Cela marque le début d’une transformation brutale et radicale de la société soviétique. En quelques années, le visage de l’URSS est profondément changé par la collectivisation intégrale des terres agricoles et par l’industrialisation « à toute vapeur » agencée par les très ambitieux plans quinquennaux, tandis que Staline devient l'objet d'un culte de la personnalité omniprésent.

La modernisation économique du pays fut cependant payée par d'énormes exigences de travail le plus souvent imposées (les « normes de productivité ») ou consenties. Des enthousiasmes authentiques coexistèrent avec les pressions, les contraintes ou les résistances au moins passives. Certaines catégories sociales telles que les apparatchiks, la police politique, les gradés de l'armée ou les directeurs d'usines, de sovkhozes ou de kolkhozes regroupés sous le nom de nomenklatura, ou encore, pour un temps limité, les stakhanovistes, bénéficièrent des progrès obtenus. Mais la grande majorité de la population vit dans un climat de privations et d'inégalités qui s'aggravent : dans certaines régions, les famines déciment plusieurs millions de paysans. Dans ces conditions, le rêve de construction de la société « juste et sans classes sociales » ne convainc plus personne à l'intérieur du pays, même s'il séduit encore à l'étranger, dans les pays capitalistes[1].

La société civile fut quadrillée, émiettée et laminée selon quatre axes[2] :

La « terreur rouge » et la répression de masse, inaugurées par une « chasse aux paysans » classés comme récalcitrants et qualifiés de « koulaks » (mais qui cherchaient simplement à éviter la famine) s'étend bien sûr aux opposants politiques (mais n'importe qui peut être classé comme tel, y compris les révolutionnaires de la première heure) et graduellement à la totalité du corps social. Minorités nationales, cadres du parti ou simples particuliers étaient tous également exposés, chaque citoyen pouvant brusquement se retrouver rangé au rang des prétendus « ennemis du peuple », « ennemis de classe », « parasitisme social », « saboteurs » et autres « espions de l'impérialisme » ou encore « cosmopolites sans racine ». Cette politique qui fit des millions de victimes fut soigneusement dissimulée par le régime pour l'étranger, tandis qu'à l'intérieur se généralisait la délation, chacun voulant prouver sa « vigilance révolutionnaire » à la police politique pour ne pas être soupçonné et arrêté soi-même. Cette période fut marquée notamment par les Grandes Purges et par la multiplication considérable des camps de travail forcé du Goulag (plusieurs milliers de camps groupés en 476 complexes en 1953[6]) dont les effectifs sont ainsi portés à leur apogée : 15 millions de personnes y séjournèrent et 1,6 million y moururent en détention[7].

Après la rupture, le 22 juin 1941, du pacte Hitler-Staline signé deux ans plus tôt, l'URSS surprise et agressée subit des pertes humaines, matérielles et territoriales considérables, avant que l'Armée rouge ne stoppe l'avancée allemande puis ne repousse l'envahisseur jusqu’à Berlin. La dureté et l’acharnement des combats, ainsi que la guerre d’extermination menée par les nazis contre les populations civiles, servirent, à l’issue de la guerre, de justification a posteriori des crimes du régime soviétique. L’URSS victorieuse a perdu près de 26 millions de citoyens et compte autant de sans-abris, sur un territoire dévasté, mais parmi ces victimes, plus de trois millions sont les prisonniers de guerre, travailleurs forcés et civils soviétiques considérés comme « traîtres à la patrie soviétique » et déportés au Goulag pour s’être laissé capturer vivants et/ou exploiter par les nazis[8]. Des milliers de villes, d’exploitations agricoles et de voies de communications sont détruites. En 1946-1947, la sécheresse et une nouvelle famine en Ukraine et Moldavie causent plus de 500 000 morts[9].

Les acquis du développement industriel, le contrôle étroit de la société par l'appareil politique et policier, et les sacrifices imposés aux citoyens soviétiques, auxquels s'ajoute l'aide alliée, ont ainsi permis à l'URSS de devenir le principal vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, tout comme la deuxième superpuissance mondiale dans le monde d'après-guerre. Bien après la mort de Staline en 1953, et jusqu'à la désintégration de l'URSS en 1991, la société soviétique devra composer difficilement avec le lourd héritage de l’époque stalinienne.

Histoire générale de la période stalinienne

La succession de Lénine

Drapeau de l’URSS de 1923 à 1955

Depuis qu’ils ont renversé la république russe sept mois après son instauration, les bolcheviks exercent une dictature sans partage qui déclencha la guerre civile de 1918 à 1920 et causa la famine de 1921 à 1922. L’Union des républiques socialistes soviétiques, proclamée en 1922, est dirigée par un parti unique, le Parti bolchevique, dont Staline est le secrétaire général du Comité central depuis le 3 avril 1922.

Des tensions à l'intérieur du parti apparaissent déjà alors que Lénine est gravement malade et en retrait depuis 1922. Staline va s’employer à écarter du pouvoir Léon Trotski, son principal rival, accusé de « révisionnisme antibolchévik ». Il bénéficie pour cela de l’instauration du « centralisme démocratique » qui a supprimé le droit de tendance en mars 1921.

Après la mort de Lénine, le 21 janvier 1924, le comité central du Parti communiste (bolchévik) décide de garder secret le Testament de Lénine (janvier 1923) recommandant d’écarter Staline mais ne désignant pas de successeur. Les débats entre les différentes factions du parti vont aboutir au renforcement de ce dernier.

Parmi les divergences entre l’opposition et le « centre » (la faction de Staline) se trouve la question du développement industriel de l'Union soviétique. Léon Trotski et la « gauche » sont favorables à son industrialisation rapide car ils la jugent menacée de « restauration capitaliste », du fait de son isolement sur la scène internationale et du développement en son sein de « forces bourgeoises » c'est-à-dire la paysannerie aisée et les entrepreneurs et commerçants privés dits nepmen[10]. Nikolaï Boukharine et la « droite » s’y opposent, s'inquiétant des conséquences qu'aurait sur les paysans, qui forment toujours l’écrasante majorité de la population, une industrialisation trop rapide du pays. Ils préfèrent la poursuite de la Nouvelle politique économique (NEP) et un développement lent et progressif, d’autant plus que le recul de la vague révolutionnaire en Europe les condamne à réaliser, selon eux, le « socialisme dans un seul pays », loin des ambitions de révolution mondiale prônées par Trotski et ses proches.

L’Opposition de gauche menée par Trotsky dénonce depuis plusieurs années, la bureaucratisation croissante du régime dont Staline serait le représentant direct, et la responsabilité de celui-ci et de ses alliés dans l’échec des révolutions allemande d'octobre 1923 et chinoise de 1927, ainsi que dans l’échec de la grève générale en Angleterre (1925-1926). En effet, sur le demi million d'adhérents que compte le parti bolchevique en 1923, moins de 10 000 ont participé aux débats antérieurs à octobre 1917[11]. Sa base sociale s'est considérablement modifiée depuis la révolution et il ne compte plus que 9,5 % d'ouvriers, ce qui amène l'opposition de gauche à développer le slogan : « Quarante mille membres du parti manient le marteau, quatre cent mille le cartable[12] ». Le « clan » de Staline est rapidement amené à utiliser cette nouvelle caste d'apparatchiks pour isoler la « vieille garde » bolchévique après la guerre civile.

Une lutte brutale s'engage alors au sein du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), ponctuée de violences et de manœuvres d'intimidations. Staline appuie d’abord la « droite » et réprime sévèrement la gauche. Trotsky est progressivement écarté du pouvoir : il est chassé du gouvernement dès 1925, exclu du Parti au XVe Congrès (1927), relégué en Asie centrale puis exilé d’URSS en janvier 1929. Ses partisans sont emprisonnés et déportés par milliers dans toute l’URSS, certains se rallient et font leur « autocritique ».

Staline et Boukharine

À partir de 1929, Staline reprend et radicalise la politique d’industrialisation jadis prônée par Trotsky (dans un contexte économique différent). Il se retourne contre la « droite » du Parti et élimine des responsabilités Nikolaï Boukharine et Alexeï Rykov (1928-1929).

En 1929, il est devenu le dirigeant suprême du pays. La célébration de ses 50 ans, le 21 décembre, marque le début d’un culte autour de sa personne. Il installe sa dictature, met fin à la NEP et cesse de ménager les paysans. Fin 1929, il lance les mots d’ordre de « la liquidation des koulaks en tant que classe » et de « l’industrialisation à toute vapeur » : le « Grand Tournant » a commencé.

Le Grand Tournant (1929-1934) et ses conséquences

Dans l’immédiat, le but de Staline n’est pas de construire une société sans classes (objectif officiel du communisme) mais d’assurer la « construction du socialisme dans un seul pays ». Il s’agit aussi de ravitailler au plus vite les ouvriers des villes, soutiens du pouvoir bolchevik, alors que la « crise des réquisitions » (1927-1929) a obligé à restaurer le rationnement urbain et démontré la fragilité du pouvoir. Au-delà, il s’agit d’industrialiser le plus rapidement possible l’URSS en prélevant les ressources nécessaires sur les campagnes, pour moderniser le pays et le rendre capable d’affronter les pays capitalistes en cas de guerre.

La collectivisation des terres

Aussi Staline décrète-t-il en 1929 la « collectivisation » des campagnes (dans les faits, une nationalisation) et la « liquidation des koulaks en tant que classe ». La propriété privée est abolie, les terres et les moyens de production des paysans sont confisqués, et regroupés dans les kolkhozes ou les sovkhozes.

N’ayant aucune confiance en des autorités qui les avaient déjà affamés huit ans auparavant, les paysans refusent la collectivisation au péril de leurs vies : plutôt que d’abandonner leurs biens à l’État, ils incendient les récoltes et abattent leurs troupeaux (1930-1932). Certaines régions sont en proie à de véritables soulèvements armés et l’autorité du Parti-État y est sérieusement ébranlée pendant quelque temps, certains militants et responsables bolcheviks locaux prenant même parfois parti pour leurs concitoyens (eux aussi, au péril de leurs vies). Les résistances sont brisées par la violence. Rien qu’en 1929, 1 300 révoltes paysannes sont écrasées. En mars 1930, Staline consent un recul : son article « Le Vertige du succès », paru dans la Pravda, autorise les sorties de kolkhozes. Ceux-ci se vident aussitôt. Mais à peine la récolte de l’année assurée, des bataillons de volontaires recrutés dans les villes repartent violemment à l’assaut des paysans. L’imprécision de la notion de « koulak » autorise tous les arbitraires : est considéré comme « koulak » tout adversaire réel ou supposé de la collectivisation[13].

En peu d’années, 400 000 familles de « koulaks » sont déportés à la hâte en Sibérie dans des conditions inhumaines, et abandonnées à leur sort sur place. L’opération se conclut par une forte mortalité parmi les « dékoulakisés » déportés : on assiste même à des scènes de cannibalisme[14]. D’autres s’enfuient de leurs lieux d’exil et se retrouvent à errer à travers le pays dans des conditions misérables ; la plupart seront systématiquement arrêtés comme « parasites » et liquidés au cours des Grandes Purges[15].

En 1932, Staline refuse d’écouter les nombreux avertissements, dont ceux de l’écrivain Mikhaïl Cholokhov, qui prédisent que la poursuite des collectes forcées de semences et de céréales mènera à de nouvelles famines[16]. De fait, la famine de 1932-1933 ravage les plus riches terres à blé du pays, en particulier l'Ukraine (Holodomor). L’existence de la tragédie est niée à l’étranger, les exportations de blé et de beurre continuent comme si de rien n’était. De nombreux affamés qui refluent vers les villes sont refoulés par le Guépéou et renvoyés à la campagne. On dénombrera au moins 4 à 5 millions de morts.

Des bandes d’orphelins errants (les bespryzorniki) vont sillonner pendant des années les routes de l’URSS. En quelques années, également, 25 millions de paysans fuient les campagnes où sévissent la violence et la faim, et se réfugient dans des villes condamnées de ce fait à une explosion démographique anarchique.

Constituant la dernière guerre paysanne[17] et l'avant-dernière grave famine qu’ait connue l’Europe (avant celle de 1946-47), la collectivisation intégrale est achevée en 1934, mais les dégâts sont énormes et les paysans enrôlés dans les sovkhozes et les kolkhozes continuent à opposer une résistance passive, sous la forme d'une sous-productivité endémique. En 1935, pour parer à cette résistance, Staline accorde à chaque paysan un lopin de terre (prioussadebnyï outchastok) qu’il peut utiliser librement et dont il peut vendre les produits sur un marché kolkhozien libre. En 1939, ces lopins qui ne représentent que 3 % des terres produisent 25 % des récoltes, plus de la moitié des fruits et des légumes, et 72 % du lait et de la viande[18].

Les résultats d’ensemble restent donc décevants. En éliminant les « koulaks », l’agriculture s’est privée de ses éléments les plus dynamiques. La production s’effondre. L’ancienne Russie, premier exportateur de céréales au monde sous les tsars, devient définitivement un pays importateur. Le rationnement urbain rétabli en 1927 ne peut être levé qu’en 1935, et on assiste à nouveau à des scènes de famine dans certaines régions en 1936-1937[19].

Grâce à l’exode rural de masse provoqué par la nationalisation des terres, l’industrie du pays bénéficie d’une main-d’œuvre abondante. L’achat à vil prix des récoltes par l’État lui permet aussi de financer l’industrialisation.

Planification et industrialisation

Le combinat métallurgique de Magnitogorsk dans les années 1930 : l'URSS culmine alors la production mondiale d'acier.

Décidé à faire de l’Union soviétique une grande puissance industrielle et militaire capable de protéger et de développer l'héritage de la révolution, Staline décrète la nationalisation de toutes les entreprises et supprime la catégorie sociale des nepmen. Même l’artisanat individuel est interdit, au moins jusqu’en 1936.

Staline charge le Gosplan de la planification de l’économie. Le est lancé le premier plan quinquennal. Il privilégie l’industrie lourde et les communications au détriment de l’agriculture et des industries de consommation, et fixe des objectifs de production particulièrement ambitieux. L'« industrialisation à toute vapeur » voulue par Staline est lancée.

Celle-ci fait de l’URSS une dictature productiviste vivant dans l’obsession d’accomplir et de dépasser des normes de production toujours rehaussées. Dès 1931, l’objectif officiel est même d’accomplir le plan quinquennal en quatre ans seulement. Le chômage disparaît officiellement, les bourses du travail et les allocations aux sans-emploi sont supprimées dès 1930. La journée de travail est allongée. Le système de la « non-interruption » (nepreryvka), à partir de 1929, supprime la journée hebdomadaire de repos commune : pour que l’URSS soit en activité continue, chacun a ses 5 puis 6 jours de travail et son dernier jour de repos propre.

Pendant toute cette période, de nombreux techniciens et scientifiques étrangers, notamment allemands et américains, sont accueillis en Union soviétique et contribuent à aider et à conseiller leurs homologues soviétiques.

Les résultats sont spectaculaires. En 1940, l’Union soviétique se place au troisième rang des pays les plus industrialisés au monde. Le pays change d’aspect et se couvre de grands travaux, en partie réalisés par les prisonniers du Goulag : canaux, barrages, énormes usine, gratte-ciels, métro de Moscou, ville nouvelle, etc.

Mais cette industrialisation à marche forcée a un prix extrêmement coûteux : le Plan doit être financé par l’inflation (la masse monétaire quadruple en quelques années), par les prêts forcés des travailleurs et des particuliers, ou encore par la remise obligatoire à l’État de tous leurs objets en métaux précieux, gemmes ou pierres fines dont la détention est interdite. L’État développe aussi l’extraction des ressources naturelles, qu’il jette sur le marché international en recourant au besoin au dumping (pétrole de Sibérie, or de la Kolyma extrait par les détenus du Goulag).

Le gaspillage de ressources et d’énergies est considérable, et beaucoup de travaux sont bâclés ou inachevés. Certains se révèlent inutiles, comme le canal de la mer Blanche (1930-1933), coûteux en vies de détenus, et qui n’a presque jamais vu circuler de navire. L’efficacité est souvent sacrifiée au grandiose, à la précipitation et à la propagande. Les décisions politiques priment sur la compétence : les spécialistes, ingénieurs et techniciens, qui sont rarement membres du Parti, sont en effet tenus en suspicion par Staline et ses fidèles, pour qui compte avant tout l’obéissance inconditionnelle aux prescriptions politiques d’en haut[20].

Socialement parlant, l’industrialisation s’est faite au détriment des industries de biens de consommation et de l’agriculture. Ceci a engendré de grandes souffrances pour les populations, mais a aussi permis d'entamer le développement d'une industrie lourde qui permettra de sauver le pays lors de la Seconde Guerre mondiale. La pression exercée sur la classe ouvrière est telle que le niveau de vie populaire baisse de 40 % au cours du Ier Plan. Les salaires ouvriers ne retrouvent leur niveau de 1928 qu’en 1940. À partir de 1935, le mouvement stakhanoviste patronné par le pouvoir permet l’apparition d’une nouvelle « aristocratie ouvrière », la réintroduction du salaire aux pièces jadis honni, et une nouvelle hausse des normes de production aux dépens des conditions de travail et des salaires. Dès 1931, un livret de travail empêche tout changement d’emploi non autorisé. En 1938-1940, une série de décrets draconiens punissent de déportation au Goulag tout retard répété de plus de 20 minutes[21].

De l’apaisement relatif à la Grande Terreur (1934-1940)

Du Congrès des Vainqueurs au meurtre de Kirov (1934-1935)

Le XVIIe Congrès du Parti, dit « Congrès des Vainqueurs », semble marquer une volonté d’apaisement. Les pires moments de la dékoulakisation et les difficultés du Ier Plan sont passés. D’anciens opposants sont réintégrés, des mesures d’amnistie partielles sont adoptées à l’égard des prisonniers du Goulag ou des ex-koulaks. Les signes d’ouverture envers les non-membres du Parti se multiplient. La levée du rationnement en ville (1935), l’essor des loisirs et le regain de la consommation marquent un déserrement de la pression politique et sociale. Un tournant conservateur se dessine avec la loi sur la trahison de la patrie, la réhabilitation de la famille et de la patrie « socialistes », le retour à l’académisme, au nationalisme grand-russe, au militarisme.

Soucieux également de se rapprocher des démocraties parlementaires contre le Troisième Reich hitlérien, Staline se fend de déclarations humanistes : « L’homme est le capital le plus précieux » (mai 1935). Une nouvelle constitution est mise en chantier : dite « constitution stalinienne », elle est formellement la plus démocratique du monde, mais restera évidemment inappliquée, d’autant que son entrée en vigueur en décembre 1936 coïncidera avec le début des Grandes Purges.

Kirov au XVIIe Congrès, février 1934. Son assassinat sera le prétexte déclencheur des Grandes Purges.

En effet, au cours du XVIIe Congrès, Staline mesure aussi la part des réticences envers sa personne : il n’est reconduit au Comité Central qu’en dernier de la liste, 200 à 300 délégués sur près de 1200 ayant rayé son nom. Par ailleurs, il sait qu’une bonne part de la société soviétique reste hostile ou mal contrôlée, et que les transformations brutales qu’il lui a imposées ont engendré bien des mécontents et des déclassés socialement suspects.

Le , Sergueï Kirov est abattu à Leningrad par un mécontent. S’il n’a pas organisé lui-même l’attentat comme on l’a longtemps cru[22], Staline exploite l’événement pour relancer une campagne de terreur.

Le soir même, le Politburo promulgue un décret qui supprime toutes les garanties élémentaires de défense et rend sans appel les sentences de mort expéditives des juridictions spéciales du NKVD. Sur la base de la loi sur la trahison de la patrie promulguée quelques mois auparavant, dès les jours suivants, des milliers d’habitants de Leningrad sont raflés et déportés. Le 7 avril 1935, Staline étend même la peine de mort aux enfants âgés de plus de 12 ans.

Les Grandes Purges : les mécanismes de la terreur de masse (1936-1940)

Articles détaillés : Procès de Moscou et Grandes Purges.

Entre 1936 et fin 1938, les Grandes Purges entraînent l’exécution de 680 000 personnes et la déportation de centaines de milliers d’autres. En août 1937, Staline autorise personnellement le recours à la torture dans les prisons, et ne l’interdit à nouveau que fin 1938.

Le pays traverse donc une intense période de terreur, de délation et de suspicion généralisée qui brise les solidarités amicales, familiales et professionnelles. Après le premier procès de Moscou, en août 1936, c’est l’année 1937 qui marque le vrai lancement de la « Grande Terreur ».

À court terme, Staline veut fournir à la population des boucs émissaires aux difficultés du quotidien, en rejetant tout le mal sur une pléthore de « saboteurs ». Au-delà, il renforce son pouvoir en liquidant la vieille garde bolchevique, qui sait son faible rôle dans la révolution, et en brisant les réseaux clientélistes et les fiefs personnels que se sont taillés les ministres, les membres du Politburo, ou bien, à tous les échelons, les responsables locaux du Parti et les directeurs de Goulag. Les cadres compétents et les techniciens, qui osent souvent contredire ses objectifs politiques irréalistes, sont aussi particulièrement visés[23].

Enfin, Staline entend éliminer radicalement tous les éléments socialement suspects et tous les mécontents suscités par sa politique. Alors que les tensions diplomatiques s’accumulent en Europe depuis l’avènement d'Adolf Hitler et que le déclenchement de la guerre d'Espagne en juillet 1936 fait craindre un conflit général, il s’agit d’éliminer tout ce qui pourrait constituer une « cinquième colonne » de l’ennemi en cas d'invasion.

Pour lancer et développer cette terreur de masse, Staline bénéficie du soutien indispensable de ses fidèles, mais aussi du zèle indéniable de nombreux responsables locaux, de bien des policiers et bureaucrates enthousiastes, ou de bien des simples citoyens délateurs.

Les trois procès de Moscou, en 1936-1938, permettent d’éliminer une cinquantaine d’anciens compagnons de Lénine. C’est la face la plus spectaculaire de la liquidation de la vieille garde du parti bolchevik. Staline se débarrasse définitivement de rivaux vaincus depuis longtemps. Il élimine aussi la moitié du Politburo, décime les délégués du XVIIe Congrès, et fait exclure les trois quarts des membres du Parti ayant adhéré entre 1920 et 1935. Toutefois, les purges du Parti ne constituent qu’une très faible part de la répression : selon les calculs de Nicolas Werth, celle-ci toucherait à 94 % des non-communistes[[réf. souhaitée].

La Terreur n’épargne en effet aucun organisme : des coupes claires frappent ministères, Gosplan, Komintern, Armée rouge et même les gardes et les chefs du Goulag[24], ainsi que les policiers du NKVD. Les purgés sont remplacés par une nouvelle génération de cadres qui voue à Staline un culte sans réserves : les jeunes promus de la « génération de 1937 » (Khrouchtchev, Beria, Malenkov, Jdanov, Brejnev, etc.) n’ont connu que lui et lui doivent tout.

Ne se limitant nullement aux dirigeants, la terreur s’abat sur toute la société. Le , des quotas fixant le nombre de suspects à fusiller (catégorie 1) ou à déporter (catégorie 2) sont envoyés par le centre à toutes les régions. Les responsables locaux, eux-mêmes menacés, rivalisent de zèle pour dépasser ces chiffres et pour demander au Kremlin la « permission » de frapper encore plus de gens : d’où une surenchère sanglante, et une inflation rapide des condamnations. Des 260 000 initialement prévues, on passe vite ainsi à plus de 400 000 arrestations. Staline signe en personne 383 listes de condamnés à mort représentant 44 000 exécutions. Ses fidèles comme Lazare Kaganovitch, Jdanov, Anastase Mikoyan ou Khrouchtchev sont aussi dépêchés dans les diverses Républiques pour radicaliser la purge dans le Parti et la population[25].

Parallèlement, une série d’opérations du NKVD frappe par centaines de milliers certains éléments particulièrement suspectés :

  • Le décret no 00447, signé le par Iejov, frappe par centaines de milliers de dékoulakisés appauvris par la collectivisation, les innombrables vagabonds et marginaux engendrés par cette dernière, les anciens membres des classes dirigeantes et leurs enfants, les « gens du passé » déclassés par la révolution ou par le Grand Tournant[26].
  • Tous les individus entretenant ou ayant entretenu des relations avec l’étranger sont sur la sellette. Le corps diplomatique est décimé, de nombreux ambassadeurs rappelés et liquidés, tout comme bon nombre d’agents du Komintern, et certains anciens combattants d’Espagne. La terreur s’étend jusqu’aux espérantophones, aux philatélistes et aux astronomes[27].
  • Les minorités nationales frontalières, déjà traitées en suspect par les derniers tsars, puis par les bolchéviques, sont particulièrement exposées. Le , Iejov signe le décret no 00485 qui entraîne l’arrestation de 350 000 personnes, dont 144 000 Polonais et de nombreux Baltes ou Finlandais : 247 157 seront exécutées, dont 110 000 Polonais. À la frontière chinoise, 170 000 Coréens sont déportés en Asie centrale, tandis que les ouvriers ayant jadis travaillé sur le chemin de fer soviétique de Kharbin en Mandchourie sont liquidés[28]. Mais c’est aussi la sédentarisation forcée des nomades d’Asie centrale, notamment au Kazakhstan, qui se solde par un désastre démographique et par la perte de nombreuses traditions culturelles[29].
  • Le principe de la responsabilité collective fait retomber la « faute » d’un individu à son conjoint, à ses enfants, à sa famille entière, à tout son réseau d’amis, de subordonnés, de collègues et de relations. Par exemple, le , le Politburo ordonne au NKVD d’interner toutes les épouses de « traîtres » en camp pour 5 à 8 ans, et de placer leurs enfants de moins de 15 ans « sous protection de l’État ». Ordre qui conduit à arrêter 18 000 épouses et 25 000 enfants, et à placer près d'un million d’enfants de moins de 3 ans dans des orphelinats[30].

En 1939, à la fin des Grandes Purges — également appelées Grande Terreur —, Staline a éliminé les dernières sphères d’autonomie dans le parti et la société, et imposé définitivement son culte et son pouvoir absolu. Il a pris ce faisant le risque de désorganiser gravement son armée et son pays, alors même que la guerre approche.

La Grande Guerre patriotique et ses suites (1941-1953)

La Seconde Guerre mondiale va permettre au système stalinien d’étendre son influence.

Prélude

Staline a d'abord laissé se produire l’avènement de Hitler en Allemagne (1933) en maintenant la ligne « classe contre classe », qui interdisait aux communistes allemands toute action antinazie commune avec les sociaux-démocrates, considérés aussi tard que jusqu'en juin 1934 par le Komintern comme la menace prioritaire. Pendant les premiers mois du régime nazi, l'URSS cherche même à maintenir avec lui la coopération militaire et commerciale développée sous la République de Weimar.

Lorsque le pouvoir hitlérien se consolide et se révèle bien plus durable qu'attendu, Staline s’inquiète pour la sécurité de l’URSS. Il s'emploie à désarmer l'hostilité du Führer par divers contacts secrets à Berlin ou en faisant modérer discrètement les attaques de la presse soviétique à son encontre[31]. Parallèlement, l'URSS tente aussi un rapprochement avec les démocraties parlementaires, en vue de faire renaître l'alliance de la Grande Guerre. Le Komintern encourage désormais la constitution de Fronts populaires antifascistes, notamment en France et en Espagne. En 1934, l'URSS entre à la Société des Nations. En mai 1935, elle conclut un pacte avec la France. Fin 1936, elle est le seul État à intervenir activement en faveur de l’Espagne républicaine (qu’elle cherche aussi à satelliser).

Cette politique d'alliance échoue face aux réticences de la France et du Royaume-Uni, où le pacifisme et l'anticommunisme restent très puissants, ainsi qu'en raison des purges qui meurtrissent l'Armée rouge et les font douter de la puissance de cette dernière. Les exigences de Staline (notamment le passage des troupes soviétiques à travers la Pologne et la Roumanie) contribuent aussi à faire obstacle à la conclusion d'un accord, notamment à cause de l'opposition de la Pologne du général Beck. Le 30 septembre 1938, les démocraties abandonnent la Tchécoslovaquie à Hitler lors de la conférence de Munich, à laquelle l'URSS n'a même pas été invitée. La Pologne profite de l'occasion pour annexer aussi une partie de la Tchécoslovaquie (région de Teschen).

Furieux et doutant de leur volonté de s'opposer réellement à la menace nazie, Staline fait clairement comprendre, lors du XIXe congrès du PCUS (mars 1939), qu'il n'exclut pas un accord avec Berlin pour protéger l'URSS, et que le pays se vendra au plus offrant. Le même mois, le chef de la diplomatie soviétique, Maxim Litvinov (maître-d'œuvre de la ligne antifasciste, époux d'une Britannique et d'origine juive), est remplacé par Molotov. Le 23 août 1939, en l'absence de proposition claire des Occidentaux, le pacte germano-soviétique est signé au Kremlin.

L’URSS met alors à profit ce pacte pendant deux ans, annexant plus de 500 000 km2 et s’accroissant de 23 millions d’habitants. La terreur et la soviétisation forcée accélérée s’abattent aussitôt sur les pays baltes et la Moldavie absorbés, ainsi que sur les territoires pris par l’Armée rouge à la Pologne et à la Finlande, à la suite de la difficile Guerre d'Hiver qui a par ailleurs valu à l'URSS d'avoir été le seul pays exclu de la Société des Nations. Des centaines de milliers d’habitants sont déportés brutalement et arbitrairement, le système économique soviétique imposé tel quel dans ces nouveaux territoires, les cultures locales étouffées, une partie des élites assassinée, en particulier les 20 000 officiers polonais massacrés à Katyń et dans d'autres lieux.

Du risque d’effondrement à la victoire (1941-1945)

Le , Hitler rompt le pacte et l’armée allemande envahit le territoire soviétique (Opération Barbarossa). En quelques mois, la Wehrmacht conquiert une large part de la Russie d’Europe, encercle d’immenses armées et fait prisonniers des millions de soldats, qui seront délibérément affamés et exterminés. Le pouvoir soviétique disparaît sur une vaste zone.

Tract allemand en russe, 1941 : « Ne verse pas ton sang pour Staline ».

Parfois bien accueillis au départ par les populations, les nazis s’aliènent vite tout soutien possible en dévoilant leurs projets criminels prémédités, et en se livrant à une guerre d’extermination raciste contre les populations civiles slaves, tziganes et surtout juives.

Livré à des administrateurs nazis extrêmement brutaux, à l’image du gauleiter Erich Koch en Ukraine, le pays est mis en coupe réglée, et ses habitants, considérés comme des « sous-hommes » sont délibérément affamés. Aucune concession n’est faite aux nationalistes locaux, et l’armée Vlassov, antibolchevique, ne sera utilisée qu’à l’Ouest. Au grand déplaisir des paysans, les structures staliniennes ne sont pas remises en cause, afin de faciliter le pillage des ressources agricoles, et les prélèvements obligatoires sont même aggravés sous peine de mort. Le « décret des commissaires » signé par Wilhelm Keitel avant l’invasion se traduit par le massacre sommaire des commissaires politiques capturés et des membres du Parti. Tortures et massacres de civils sont quotidiens, ou encore les rafles massives de main-d’œuvre à destination du Reich. Première grande tuerie de la Shoah, 1 500 000 Juifs soviétiques sont massacrés sur place par les Einsatzgruppen, parfois avec la participation d’habitants. Connues de part et d’autre du front, ces atrocités rallient largement la population soviétique au régime de Staline, qui incarne désormais la lutte de la nation pour sa survie même.

Malgré ses graves revers des premiers mois, l’Armée rouge résiste, au prix de millions de soldats tués. À la surprise de l’ennemi, elle ne s’effondre pas, et ne cesse dès le premier jour de multiplier les contre-offensives. Les Allemands découvrent que sa qualité combative est infiniment supérieure à ce qu’ils préjugeaient, de même que l’abondance et la qualité de son matériel. Ils découvrent le char moyen T-34, l'un des meilleurs de la Seconde Guerre mondiale, dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Les Soviétiques engagent aussi contre eux plusieurs réussites techniques comme les katioucha ou « orgues de Staline ». Une politique de terre brûlée radicale fait le vide devant l’envahisseur.

Dès l’invasion, les usines sont démontées et déplacées à l’Est en même temps que 10 millions de personnes. Remontées en Sibérie et dans l’Oural, elles produisent dès 1942 plus d’armes que l’Allemagne nazie, au prix d’énormes efforts consentis par les travailleurs civils. L’URSS bénéficie aussi d’une indispensable aide matérielle des Alliés anglo-américains, abondante et de qualité.

Le patriotisme et le contexte de guerre totale expliquent en bonne part l’endurance des soldats et des civils. Ainsi la cité de Leningrad, soumise délibérément par Hitler à un blocus meurtrier responsable de près d'un million de morts, résiste à un siège de près de mille jours. En restant spectaculairement dans Moscou directement menacée, Staline contribue en personne à galvaniser les énergies et à enrayer un début de panique populaire, avant que l’Armée rouge ne brise aux portes de la ville l’avance d’Allemands à bout de forces (6 décembre 1941). Dans les territoires occupés, de fortes bandes de partisans agissent dès 1941 ; le Kremlin entreprend dès 1942 de les ravitailler et de les replacer sous un contrôle étroit. En juin 1944, la Biélorussie comptera un million de partisans, la plus forte concentration de guérilla de l’Europe occupée.

La guerre change profondément le système stalinien, qui doit faire appel d’emblée au nationalisme le plus poussé et s’associer à l’Église orthodoxe afin de conserver une cohésion nationale suffisante pour repousser les troupes allemandes. Fidèles reflets du parti russe, les partis communistes du monde entier adoptent des lignes patriotiques et ouvertes au dialogue avec les autorités religieuses et avec les formations politiques les plus diverses. Staline assouplit aussi la collectivisation des terres, met en veilleuse la lutte des classes, le réalisme socialiste en art, les contraintes politiques. Des milliers d’officiers de l’Armée rouge jadis purgés sont réintégrés et sortis au besoin du Goulag, tels le futur maréchal Rokossovki ; un million de détenus libérés des camps se battent au front. Le temps est à l'union sacrée et patriotique.

Cependant, la terreur et la nature totalitaire du régime jouent aussi un rôle considérable. Dès 1941 et encore à Stalingrad, des équipes du NKVD se chargent ainsi de mitrailler les soldats qui refluent vers l’arrière[32]. Des officiers et des généraux sont fusillés dès les premiers jours, boucs émissaires des erreurs du Kremlin. Les commissaires politiques surveillent de près les chefs militaires, exposés en permanence à une disgrâce de Staline. Les prisonniers de guerre sont considérés comme des traîtres et officiellement reniés, leurs familles laissées sans aides et passibles de poursuites. Toute défaillance au front vaut l'arrestation. En 1941-1942, ce ne sont pas moins de 994 000 soldats qui sont officiellement condamnés, dont 157 000 exécutés[30]. Encore en 1945, toute critique peut valoir l’envoi au Goulag : Alexandre Soljenitsyne est ainsi arrêté sur le front de Pologne pour avoir mis en doute le génie militaire de Staline.

En 1941, aucun plan d’évacuation des civils n’a été prévu ni esquissé. Les Juifs quant à eux avaient été laissés dans l’ignorance des atrocités antisémites allemandes, et n’ont souvent pas cherché à fuir avant l’arrivée des nazis. Seuls les détenus du régime ont été emmenés dans des marches forcées dramatiques, sauf à être souvent fusillés sur place avant l’arrivée des Allemands[33]. C’est pourtant aussi en pleine avancée ennemie que le NKVD distrait des forces non négligeables du front pour déporter en totalité les Allemands de la Volga, descendants de colons installés au XVIIIe siècle (août 1941). En 1944, une quinzaine de nationalités sont déportées en intégralité, femmes, enfants, militants communistes et soldats décorés compris, sous la fausse accusation de collaboration avec les nazis. Parmi eux, les 600 000 Tchétchènes déportés en six jours seulement (mars 1944), un record historique inégalé[34].

L’avancée soviétique en Europe de l'Est s’accompagne aussi d’une vague de pillages, viols, rafles et disparitions ; en Allemagne orientale, les troupes sont encouragées à perpétrer des viols massifs « en représailles aux exactions nazies en territoire soviétique », tandis qu’à titre de réparations, une grosse part du potentiel industriel de la future RDA est démonté et expédié en URSS.

Victorieuse devant Moscou, l’Armée rouge sort triomphante de la dramatique bataille de Stalingrad en février 1943, tournant décisif de la guerre. À la bataille de Koursk, la plus grande confrontation de blindés de l’Histoire se conclut par un nouveau succès soviétique. En 1944, le territoire national est reconquis. L’Armée rouge enfonce le front et libère la moitié de l’Europe, poussant jusqu’à Berlin.

Cette position militaire ne peut qu’être ratifiée par les alliés anglo-américains. La conférence de Yalta (4-11 février 1945), tenue en territoire soviétique, confirme Staline comme principal vainqueur de la guerre en Europe. Jusqu’à l’ouverture tardive du second front en Normandie en juin 1944, les forces soviétiques ont porté presque seules le poids de la guerre, affrontant les troupes allemandes les plus aguerries et les mieux équipées. Au moins 85 % des Allemands mis hors de combat l’ont été sur le front de l’Est.

À la fin du conflit, l’URSS devient la deuxième superpuissance mondiale. Ses annexions sont entérinées et elle est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Son prestige international est immense, bien au-delà des cercles communistes ou des hommes de gauche.

L’après-guerre : Le second stalinisme et le jdanovisme artistique

Après la souplesse et la relative libéralisation des années de guerre, Staline déçoit tous les espoirs de changement dans la population. Il décide de revenir sans varier au système économique et politique des années 1930, et de l’étendre au tout nouveau « camp socialiste ». Rapidement, des partis uniques forgés sur le modèle stalinien prennent le pouvoir dans les pays de l’Est, tandis que l’Armée populaire de libération de Mao Zedong est victorieuse en Chine (1949).

Surtout à partir de 1947 et de l’avènement de la Guerre froide, toutes les nouvelles démocraties populaires doivent introduire le collectivisme, la planification, le parti unique et autres institutions strictement calquées sur le modèle soviétique. Des représentants du NKVD supervisent la création des polices politiques et des camps de travail. Les armées nationales sont réformées sur le modèle de l’Armée rouge, et un Soviétique d’origine polonaise, le maréchal Rokossovki, devient même ministre de la Défense à Varsovie. Les monnaies sont alignées sur le rouble, un certain nombre d’entreprises placées sous contrôle soviétique, et l’intégration des économies nationales à un bloc dominé par Moscou est confirmée en 1949 par la création du COMECON.

À une série de procès truqués contre les représentants de l’ancien régime (le cardinal Mindszenty en Hongrie par exemple) ou contre les adversaires politiques, en succèdent d’autres contre les communistes locaux soupçonnés de « nationalisme » ou, après la rupture soviéto-yougoslave de 1948, de « titisme ».

Pendant la guerre, des millions de combattants et de civils se sont retrouvés hors d’URSS. Ils y ont découvert des pays au niveau de vie plus haut que le leur, et dont les citoyens avaient d’autres façons de vivre et de penser, parfois bien plus librement qu’eux. Inquiet de la subversion possible, Staline fait déporter au Goulag non seulement les ex-soldats de l’armée Vlassov, mais aussi la plupart des prisonniers de guerre rescapés des camps de la mort nazis et des travailleurs civils volontaires ou forcés en Allemagne, tous livrés, à sa demande, par les Occidentaux.

La « Grande Purge » de 1936.

Continuent d’affluer aussi en camp de nombreux Baltes (Estoniens, Lettons, Lituaniens), Caréliens, Polonais, Roumains (Moldaves) ou Ukrainiens de l’Ouest (Ruthènes, Houtsoules) récemment annexés, et les membres ou sympathisants des résistances nationalistes à la fois antinazies et antisoviétiques qui subsistent aux confins occidentaux de l’URSS jusqu’à la fin des années 1940. Ils y rejoignent des centaines de milliers de prisonniers allemands et japonais. En 1948-1949, par ailleurs, une vague d'arrestations frappe de nombreux anciens détenus, renvoyés dans les camps, ou encore les familles des victimes des Purges de 1937, déportées à leur tour.

En 1950, la peine de mort, supprimée en 1947, est réintroduite. Objet d’un culte de la personnalité porté à son paroxysme (particulièrement lors de ses 70 ans le ), un Staline vieillissant et soupçonneux règne en opposant les clans les uns aux autres et en terrorisant en permanence son propre entourage. Toutefois, le régime connait une réelle stabilisation : les grandes purges d’avant-guerre ne se reproduisent plus.

Les immenses efforts de la reconstruction, le refus du plan Marshall (1947) et les contraintes de la Guerre froide (armement, accès à l’arme atomique en 1949) entraînent une forte pression productiviste sur les ouvriers, toujours soumis à une discipline de fer et déportés, eux aussi, au Goulag pour « sabotage » s’ils n’arrivent pas à remplir leurs normes de productivité. Pour assurer la suffisance alimentaire et vestimentaire à la population, le « groupe de Leningrad », autour des jeunes dirigeants Kouznetsov et Voznessenski, prône un rééquilibrage en faveur de l’agriculture et des textiles, et aux dépens de l’industrie lourde : ils sont arrêtés (1949) et exécutés (1951).

Quant aux paysans, ils se voient reprendre les terres rognées pendant la guerre sur la propriété collective, et une réforme monétaire (1946) leur ôte les bénéfices personnels réalisés à cette époque. Les réquisitisons en nature obligatoires ne cessent de s’accroître jusqu’à la mort de Staline et une nouvelle famine s’ensuit.

Les intellectuels sont remis au pas par le jdanovisme artistique (1946), violente campagne doctrinale orchestrée par le protégé de Staline, Andreï Jdanov. La poétesse Anna Akhmatova est exclue de l’Union des écrivains, privée de sa carte de rationnement et obligée de faire des ménages dans les institutions pour survivre. Les peintres, les écrivains et tous les artistes sont étroitement surveillés et soumis plus fermement que jamais au dogme du réalisme socialiste. Les compositeurs tels Prokoviev et Chostakovitch sont brimés dans leurs créations et se voient intimer de composer des mélodies « que puissent siffloter les ouvriers au travail ». Le contexte de guerre froide et la réhabilitation d’un nationalisme grand-russe exacerbé entraînent une intensification de la russification des républiques non-russes et de violentes campagnes contre tout ce qui vient de l’Occident, incluant aussi bien la psychanalyse que la cybernétique ou la physique quantique, tandis que les espérantophones sont déportés. Dans les sciences, l’imposture lyssenkiste est à son apogée, ses adversaires épurés ou liquidés.

Au nom de cette lutte contre le « cosmopolitisme », le régime ressort quelques vieux préjugés antisémites de ce qu’il surnomme lui-même « les poubelles de l’histoire » (expression due à Trotski). Dès avant-guerre, le judaïsme a été broyé par les persécutions anti-religieuses, le yiddish et l’hébreu mis hors-la-loi. La section juive du Parti (Yevsektsia) est dissoute pendant les Purges. En 1946, Staline interdit la parution du Livre noir de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg sur le génocide des Juifs soviétiques par les hitlériens, au motif qu’il véhiculerait une « idéologie nationaliste bourgeoise » (le dogme officiel est qu’ils ont été exterminés en tant que citoyens soviétiques et que communistes, et non en tant que juifs). En 1948, le grand acteur yiddish Solomon Mikhoels est assassiné par le NKGB tandis que les écrivains du Comité antifasciste juif, constitué pendant la guerre pour obtenir l’aide des Juifs américains, sont arrêtés, puis fusillés en 1952. La presse, le théâtre et les écoles juives disparaissent presque totalement[35].

Article détaillé : Antisémitisme stalinien.

Après avoir porté à bout de bras la naissance de l’État d’Israël (1948-1949), l’URSS se retourne contre lui dès que les États-Unis apportent leur soutien au nouvel État. À partir de ce moment, en URSS et dans le Bloc de l'Est, la campagne « antisioniste » et « anticosmopolite » devient clairement antisémite (procès Slansky à Prague, dont les accusés sont presque tous juifs, 1952, et obligation pour les communistes juifs de choisir entre le communisme et la judéïté). Staline s’apprête à poursuivre sa campagne antisémite à l’aide du « complot des blouses blanches » () lorsque la mort l'en empêche.

La mort de Staline : vers le dégel

Staline disparaît le alors qu’il préparait de nouvelles purges (complot des blouses blanches), notamment l’élimination du chef de la police Lavrenti Beria.

Après la mort de Staline, une direction collégiale est rétablie. Les premières mesures de libéralisation sont paradoxalement dues à Beria : il fait relâcher et réhabiliter les médecins juifs victimes de l’affaire des blouses blanches, et libère un million de détenus (de droit commun) du Goulag. Il est cependant destitué, arrêté (juin 1953) et fusillé (décembre) sur ordre de ses collègues.

Parvenu progressivement au pouvoir, Nikita Khrouchtchev va relancer une certaine libéralisation du régime politique, dite « déstalinisation ». Son rapport au XXe Congrès du Parti () dénonce le « culte de la personnalité », les violations de la « légalité socialiste » et une partie des crimes de Staline - en fait surtout les fréquentes purges qui déstabilisaient périodiquement le système et faisaient vivre dans la terreur les bureaucrates et les dirigeants eux-mêmes. Les rescapés de la dictature sont globalement libérés du Goulag, et des milliers de réhabilitations prononcées. En 1961, le corps embaumé de Staline est retiré du mausolée de Lénine. Les lois les plus répressives sont abolies, et l’État policier abandonne la terreur de masse au profit d’une répression plus ciblée et sélective. En outre, Khrouchtchev introduit des réformes économiques qui rétablissent des éléments d’économie de marché au sein du système planifié et renforce l’autonomie des directeurs d’usine. Il remet l’accent sur l’élévation du niveau de vie des citoyens.

Ce « libéralisme » ne l’empêche pas d’intervenir militairement contre l’insurrection ouvrière en Hongrie fin 1956. Des partisans de feu Trotsky, assassiné en 1940, regroupés dans la Quatrième Internationale (SU), considèrent la déstalinisation comme une libéralisation de façade du système soviétique, permettant à la bureaucratie de se maintenir. Finalement, Khrouchtchev est lui-même écarté du pouvoir en 1964 : la nomenklatura modelée par le stalinisme est désormais seule maitresse du régime jusqu’au milieu des années 1980, suspendant les réformes et la déstalinisation. C’est en se montrant dès lors incapables de remédier aux dysfonctionnements hérités de l’ère stalinienne (bureaucratisme, absence d’esprit d’initiative et de libertés publiques, pénuries, désastre écologique, déséquilibre des branches au profit d’une industrie lourde de moins en moins adaptée à l’évolution historique…) que les hommes de la « génération de 1937 » préparent l’effondrement final de l’URSS.