Gabriel Naudé

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Gabriel Naudé
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Gabriel Naudé
(estampe du XIXe siècle,
d'après celle de Claude Mellan)

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Gabriel Naudé (né le à Paris et mort le à Abbeville) est un bibliothécaire français, un lettré et libertin érudit, un théoricien de la raison d'État, un polymathe.

Biographie

Gabriel Naudé naît au début du mois de février 1600[1] à Paris[c 1] dans une famille relativement modeste. Son père Gilles Naudé possède un petit office au bureau des finances ; sa mère Marguerite Descamin ne sait pas lire. Il possède en revanche un oncle, Pierre Nodé, qui s'est élevé grâce à l'Église : appartenant à l'ordre des Minimes, il préside plusieurs années le chapitre de Paris[c 2].

Naudé étudie successivement dans plusieurs collèges (collège du cardinal-Lemoine, collège d'Harcourt, collège de Navarre grâce au soutien de Gabriel de Guénégaud, trésorier de l'Épargne[d 1]). Il suit dans ce dernier collège les cours du sceptique Pierre Belurgey, dont il avouera qu'ils l'ont beaucoup marqué. Il lit les auteurs tant modernes qu'anciens, dit particulièrement apprécier Montaigne et Charron, et recopie de nombreux textes dans ses carnets. Il obtient le titre de maître ès arts : son entourage lui conseille de tenter d'obtenir le titre de docteur en théologie - l'Église demeurant le meilleur moyen de s'établir socialement pour un jeune issu d'une famille modeste - mais Naudé choisit finalement la médecine. C'est au cours de ces études qu'il rencontre un jeune homme qui demeure son ami sa vie entière, Guy Patin[c 3].

La réputation de Naudé s'établit rapidement. Sa très grande culture encyclopédique et son talent de bibliographe sont reconnus et il publie en 1620, à ses frais, Le Marfore ou Discours contre les libelles[2]. Dans cet opuscule, il prend la défense du connétable de Luynes contre les pamphlets qui l'attaquent : sa très bonne connaissance des textes anciens lui permet d'utiliser de très nombreuses citations afin de s'opposer aux démagogues qui ruinent l'autorité du roi, « volent et desrobent la bonne renommée de leur prince, aigrissent les esprits de ses peuples contre luy et taschent par ces pommes de discorde de les preparer à une gigantomachie et rébellion manifeste, ou comme ces hommes de Cadmus à se ruiner eux mesmes par tumultes et seditions »[3].

Aussi est-il appelé en 1622 par Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris pour s'occuper de sa bibliothèque privée, une des plus belles de l'époque, riche de huit mille volumes, dont de nombreux manuscrits latins et grecs[c 4]. À cette occasion, il rencontre des penseurs comme Grotius. En 1626, il part à Padoue, capitale de l’aristotélisme et du libertinage érudit. La mort de son père, en 1627, l’oblige à rentrer à Paris. Il reprend ses études de médecine et ses fonctions de bibliothécaire auprès du président de Mesmes. C’est pour lui qu’il publie un Advis pour dresser une bibliothèque. Il est introduit dans le cercle de Jacques Dupuy, lettré érudit. C’est là qu’il rencontre de nombreux esprits libres (libertins érudits), comme La Mothe Le Vayer et Gassendi. Tous se reconnaissent des maîtres communs : Cicéron, Sénèque, Pline, Plutarque, Montaigne, Charron, et partagent la même hostilité à l’intrusion du surnaturel dans les sciences, que ce soit celui de la métaphysique chrétienne ou celui de l’occultisme et de la magie. Dans cet esprit, ils soutiennent des hommes comme Galilée ou Campanella.

En 1631, Naudé est engagé comme bibliothécaire par le cardinal Bagni, qui l’emmène, avec Bouchard, à Rome. En 1633, il obtient son doctorat de médecine à Padoue, qui lui permet, en 1633, d’avoir le titre de médecin ordinaire de Louis XIII. Le cardinal Bagni meurt en 1641. En 1642, Naudé quitte Rome pour Paris et entre bientôt au service de Mazarin : il consacre alors l’essentiel de son temps à la bibliothèque de son nouveau maître. Fréquentant aussi bien les arrière-boutiques poussiéreuses de fripiers que les bibliothèques de l'Europe entière pour acheter des ouvrages, cette activité lui vaut le surnom de « grand ramassier » de livres[4]. Naudé réussit, à partir de rien, à créer une bibliothèque de 40 000 volumes, en partie dispersée pendant la Fronde. En 1652, la reine de Suède, Christine, l’appelle à son service. Il part, le 21 juillet 1652, rejoindre la cour de Stockholm. Et il se met au travail pour ordonner la bibliothèque de la reine. Mais la rudesse du climat l’oblige à partir. Saisi par les fièvres, il s’arrête à Abbeville où il meurt, le 29 juillet 1653…

En 1639, Gabriel Naudé fit paraître son ouvrage Considérations politiques sur les Coups d’État, petit traité de machiavélisme appliqué (destiné au cardinal Bagni, son patron du moment), qui fut publié, de manière confidentielle, à Rome : une douzaine d'exemplaires, suivant l'auteur lui-même, mais sans doute un peu plus. Une seconde édition parut en 1667. Gabriel Naudé explique que les « coups d'État » peuvent "marcher sous la même définition que nous avons déjà donnée aux maximes et à la raison d'État, qu'elles sont un excès du droit commun, à cause du bien public, ou pour m'étendre un peu davantage en français, des actions hardies et extraordinaires que les princes sont contraints d'exécuter aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ni forme de justice, hasardant l'intérêt du particulier, pour le bien du public" (chap. 2, "Quels sont proprement les coups d'État, et de combien de sortes").

Naudé développe plusieurs exemples, en particulier celui du massacre de la Saint-Barthélemy, pour illustrer sa définition du "coup d'État" (chap. 3, "Avec quelles précautions et en quelles occasions on doit pratiquer les coups d'État"). Il juge que le massacre ordonné par le roi Charles IX était “ très juste, et très remarquable ”, de la même façon qu’il justifie le meurtre des Guise à Blois en 1588, ces deux événements formant d’après lui des modèles de “ coups d’État ”. Si la Saint Barthélemy est un modèle de « coup d'État », c'est un modèle imparfait, parce que le massacre n’a “ été fait qu’à demi ”, puisqu’il n’a pas éliminé tous les huguenots : “ il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever ”. Et Naudé utilise alors une métaphore organiciste et médicale, souvent employée pour définir le “ corps de l’État ” : “ Il fallait imiter les chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte, tirent du sang jusques aux défaillances, pour nettoyer les corps cacochymes de leurs mauvaises humeurs […]. Ce n’est rien de bien partir […]. La fin règle toujours le commencement […]. Pouvait-il arriver un plus grand bien à la France que celui de la ruine totale des protestants ? ” Pour justifier cette argumentation, il relativise la comptabilité macabre du massacre en le comparant à d’autres massacres, bien plus terribles, bien plus sanglants : “ César se vante d’avoir fait mourir un million cent quatre-vingt dix mille hommes en ses guerres étrangères ”. Et il évoque même une forme de record : “ Les Espagnols du Nouveau Monde, avec plus de 7 millions d’habitants ” morts... (nous savons aujourd'hui que ce chiffre est encore plus important). Et Naudé ajoute que “ l’effusion de sang [de la Saint-Barthélemy] qu’on dit y avoir été prodigieuse, elle n’égalait pas celle des journées de Coutras, de Saint-Denis, de Moncontour… ”. Son argumentation est claire : l'extermination des protestants, aurait arrêté net les guerres de religion ! La thèse de Naudé est que le massacre ayant été incomplet, les guerres de religion ont continué, provoquant plus de morts et de désastres encore : “ La saint-Barthélemy, pour n’avoir pas été exécutée comme il fallait, non seulement n’apaisa pas la guerre au sujet de laquelle elle avait été faite, mais en excita une autre encore plus dangereuse. ”…

Gabriel Naudé dresse aussi, dans ce livre, le tableau des "inventions et supercheries" où le religieux et le politique se confondent dans la manipulation du peuple : "et pour parler premièrement de l'érection, si nous considérons quels ont esté les commencemens de toutes les monarchies, nous trouverons toujours qu'elles ont commencé par quelques-unes de ces inventions et supercheries en faisant marcher la Religion et les miracles en teste d'une longue suite de barbaries et de cruautez". Et si les impostures réussissent, explique-t-il, c'est que le peuple est "stupide" et "sot". Aussi le Prince doit-il mentir à son peuple ; il doit "le manier et persuader par belles paroles, le séduire et tromper par les apparences, le gagner et tourner à ses desseins par des prédicateurs et miracles sous prétexte de sainteté, ou par le moyen de bonnes plumes, en leur faisant faire des livrets clandestins, des manifestes, apologies et déclarations artistement composées, pour le mener par le nez, et lui faire approuver ou condamner sur l'étiquette du sac tout ce qu'il contient [...]".

Le texte de Gabriel Naudé a été réédité en 1988, aux Éditions de Paris. Il faut lire, en particulier, la longue préface de Louis Marin : "Pour une théorie baroque de l'action politique".

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