Frédéric Ozanam

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Frédéric Ozanam
image illustrative de l’article Frédéric Ozanam
Gravure d'Antoine Maurin dit « Maurin l'aîné » (1793-1860) à partir d'un dessin de Louis Janmot (1814-1892).
Bienheureux
Naissance
Milan, Lombardie, Drapeau du Royaume d'Italie Royaume d'Italie
Décès  (à 40 ans)
Marseille, Second Empire
NationalitéFrance Française
Béatification à Paris
par Jean-Paul II
Vénéré parÉglise catholique romaine
Fête8 septembre[1]

Antoine-Frédéric Ozanam (Milan, Marseille, ) est un professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, historien et essayiste catholique français ; il a été béatifié par le pape Jean-Paul II le .

Biographie

Origine familiale, enfance et jeunesse lyonnaises (1813-1831)

Une famille entre la Bresse, l'Italie et Lyon

Le père de Frédéric Ozanam, Jean-Antoine-François Ozanam (1773-1837), originaire de la Dombes, était fils d'un notaire royal, « châtelain », de Chalamont ; après des études de droit à Bourg-en-Bresse et à Lyon, il est clerc de notaire à Pont d'Ain ; « soldat de l'an II », il intègre le 1er régiment des Hussards, devient sous-lieutenant en 1796 et participe jusqu'en 1799, en officier de cavalerie, à la campagne d'Italie. Revenu à la vie civile en 1800, il se place dans une maison de commerce de soierie à Lyon (Maison Dantoine), se marie avec Marie Nantas (1781-1839), fille d'un négociant en soie de Lyon, Mathieu Nantas de qui Jean-Antoine-François devient l'associé avant de s'installer à Paris où il s'associe à la maison de l'un de ses beaux-frères (Haraneder Frères) mais fait faillite en 1803.

Hôtel-Dieu de Lyon au e siècle.

L'Italie l'attire ; il y part en 1807 et finit par se fixer en 1809 à Milan, alors capitale du Royaume d'Italie[Note 1]. C'est là que Jean-Antoine-François devient médecin en 1810 et que son fils Frédéric naît. Il rentre en 1816 à Lyon où il est nommé à l'Hôtel-Dieu comme médecin suppléant en 1818 puis comme titulaire de 1823 à 1834. Le docteur Ozanam est domicilié avec sa famille rue Pizay[2].

Un élève brillant, disciple de l'abbé Noirot

Frédéric Ozanam fait ses études classiques au Collège royal de Lyon où il entre en 1822. Il a pour condisciples Joseph Artaud, Hippolyte Fortoul, Louis Janmot, Antoine Bouchacourt etc. avec lesquels il noue de forts liens d'amitié. Son professeur de philosophie est le célèbre abbé Noirot[3]. Il y fait des études brillantes, troublé cependant pendant quinze mois par une crise de doute religieux[4]. C'est l'enseignement de ce professeur qui, selon Frédéric lui-même, « mit dans mes pensées l'ordre et la lumière, je crus désormais d'une foi rassurée, et, touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix »[5].

Révolte des Canuts de Lyon, 1831.

Déjà il aime écrire, participant dès l'âge de quinze ans au journal L'Abeille Française[Note 2] fondé par Legeay[Note 3] et l'abbé Noirot. Sa collaboration se poursuit jusqu'en 1832[6] et son apport représente plus de 250 pages[7]. Cette vocation pour le journalisme se poursuit : au lendemain des émeutes ouvrières lyonnaises de 1831, il n'a que dix-huit ans, ses Réflexions sur la doctrine de Saint Simon parues dans Le Précurseur reçoivent les éloges de Lamartine, de Lamennais, de Chateaubriand et de Tocqueville. Cependant, devenu bachelier ès-lettres en 1829, selon la volonté de son père qui souhaite le voir entrer dans la magistrature, il entre d'abord en stage chez un avoué lyonnais avant de poursuivre ses études à l’École de droit de Paris à partir de novembre 1831.

L'étudiant parisien (1831-1836)

Le provincial à Paris

Frédéric Ozanam découvre alors la capitale qui le déçoit et l'effraie : il regrette Lyon et cherche la compagnie de ses amis étudiants lyonnais. Deux personnalités lyonnaises l'influencent : André-Marie Ampère chez qui il trouve un temps un logement et Pierre-Simon Ballanche dont il admire l'esprit de liberté et de solidarité. Il suit ses études de droit, fréquente assidument la bibliothèque de l'Institut, continue l'étude de l'hébreu et du sanscrit commencée à Lyon et son goût pour les lettres s'affirme de plus en plus. Il passe sa licence en droit en 1834 et son doctorat en 1836, il obtient aussi en 1835 sa licence ès lettres.

Un catholique heurté par le rationalisme et le voltairianisme

L'atmosphère d'incrédulité qu'il rencontre dans le milieu universitaire heurte ce fervent catholique. Il n'hésite donc pas à intervenir à la fin des cours pour protester contre les attaques que certains professeurs rationalistes prononçaient contre l’Église et le christianisme. Il aime la fréquentation des intellectuels catholiques libéraux, Lamennais, Lacordaire, Montalembert et Lamartine. Il est reçu dans le salon de Mme de Lamartine et, accompagné de J.J. Ampère, dans celui de Mme Récamier. Il participe à la Conférence d'Histoire fondée par Emmanuel Bailly où les jeunes étudiants catholiques retrouvaient des incroyants pour discuter de sujets divers. C'est là qu'il entend cette critique de la part d'un jeune saint-simonien : « Le christianisme a fait autrefois des prodiges, mais aujourd'hui, il est mort. Vous vous vantez d'être catholiques, que faites-vous ? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre ? »[8] C'est ce qui le détermine à s'orienter vers l'aide aux plus démunis : le 23 avril 1833, il fonde avec des amis étudiants, paroissiens comme lui de l'église Saint-Étienne-du-Mont, une petite société vouée au soulagement des pauvres, qui prend le nom de Conférence de la charité.

Un des fondateurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul

Saint Vincent de Paul.

La conférence se place peu après sous le patronage de saint Vincent de Paul. Les familles visitées sont signalées à la conférence par sœur Rosalie Rendu, une Fille de la Charité très active dans les quartiers pauvres de Paris. Bailly aide la nouvelle société à s'organiser, lui prêtant notamment le bureau de son journal, la Tribune Catholique, situé au no 18 de la rue du Petit Bourbon-Saint-Sulpice (aujourd'hui no 38 de la rue Saint-Sulpice), et il en est le premier président. L'action entreprise a un triple but, exercer la charité chrétienne envers les pauvres, préserver moralement les jeunes gens contre « les tentations du monde » et fortifier leur foi, enfin faire une action à caractère social : « la question qui agite aujourd'hui le monde autour de nous [...] est une question sociale ; c'est la lutte de ceux qui n'ont rien et de ceux qui ont trop ; c'est le choc violent de l'opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas. »[9] Toute sa vie, Frédéric Ozanam reste attaché à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, participant à son développement et à son rayonnement mais refusant toujours la fonction de président.

À l'origine des « Conférences de carême de Notre-Dame de Paris »

Lacordaire à Notre-Dame de Paris, vers 1845, dessin anonyme, Bibliothèque nationale de France.

Parallèlement à la fondation de la Conférence de charité, Frédéric Ozanam, convaincu qu'« il faut que, quelque part, une parole de croyant soit dite, qu'un enseignement religieux soit donné, à un niveau de compétence et de notoriété qui fasse pièce aux doctrines rationalistes que diffusent les maîtres des chaires officielles »[10] fait parvenir, dès 1833, avec deux de ses camarades étudiants, à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, une pétition signée d'une centaine d'étudiants catholiques pour que soient organisées des conférences à Notre-Dame de Paris avec un prédicateur prestigieux. La pétition est renouvelée l'année suivante, elle a près de 200 signatures et elle reçoit satisfaction : ces conférences ont lieu pour la première fois au carême 1834[11]. En 1835, prêchées par Lacordaire, elles obtiennent un immense succès[12].

L'heure des choix (1836-1841)

Droit ou Lettres ?

Dante Alighieri.

À Paris, Frédéric Ozanam a obtenu, selon les vœux de son père, la licence puis le doctorat de droit. Il devient avocat et pratique quelque temps ce métier à la Cour royale de Lyon où il revient en 1836. Mais il exerce cette profession sans conviction car il est plus attiré par le professorat. Aussi s'intéresse-t-il au projet formé par des notabilités lyonnaises de créer une chaire de droit commercial ; il songe à s'y présenter et recherche des appuis à sa candidature. En même temps, passionné de Lettres et d'Histoire, il prépare sa thèse de doctorat ès-lettres sur Dante, Dante et la philosophie catholique au e siècle et la soutient en janvier 1839[13]. La chaire de professeur de Philosophie au Collège d'Orléans lui est proposée mais il opte pour celle de droit commercial de Lyon, finalement créée et obtenue, qui lui permet de rester dans sa ville. Il ouvre son cours de droit commercial en décembre 1839.

Sa préférence pour la littérature, lui donne l'ambition, avec l'appui de Victor Cousin, nommé ministre de l'Instruction Publique en mars 1840, d'obtenir la succession d'Edgar Quinet à la chaire de littérature étrangère de Lyon. Victor Cousin lui demande de se présenter auparavant à l'agrégation de littérature qui vient d'être instituée. Frédéric la prépare, il est reçu premier ; aussitôt Fauriel, titulaire de la chaire de littérature étrangère de la Sorbonne demande et obtient qu'Ozanam soit nommé son suppléant en octobre 1840. À partir de janvier 1841, Frédéric Ozanam enseigne à la Sorbonne.

Sacerdoce ou mariage ?

Réservé vis-à-vis des femmes et réticent à l'idée du mariage[14], Frédéric Ozanam se pose la question d'une vocation religieuse au point d'en parler à Lacordaire. Il est attiré par l'ordre de Saint-Dominique que celui-ci tente de rétablir en France. Cependant, sous l'influence de l'abbé Noirot et de certains amis, il finit par opter pour le mariage. Avant son départ de Lyon à la fin de l'année 1840, il se fiance avec (Marie Joséphine) Amélie Soulacroix (1820-1894), la fille du recteur de l'Académie de Lyon, Jean-Baptiste Soulacroix, et de Zélie Magagnos. Le mariage est célébré le 23 juin 1841, la cérémonie religieuse se déroule à l'église Saint-Nizier de Lyon[Note 4]. Quatre années plus tard, il devient le père d'une petite fille qu'il appelle Marie[Note 5].

Le professeur de Sorbonne : ses travaux, son œuvre et son message intellectuel (1841-1853)

La cour de la Sorbonne au début du e siècle, par Christophe Civeton.

Suppléant de Fauriel puis successeur comme titulaire de la chaire de littérature étrangère

L'enseignement des littératures étrangères est récent, la chaire de la Sorbonne n'est créée que depuis 1830 et confiée alors à Fauriel. Les cours de Frédéric Ozanam portent la première année sur la littérature allemande du douzième au quinzième siècle. De 1842 à 1845, après un voyage en Italie du Sud et à Rome accompagné de sa jeune femme, il aborde l'histoire littéraire de l'Italie aux siècles barbares, intégrant l'étude du monachisme et de la papauté et évoquant l'influence de Dante.

Fauriel décède en juillet 1844, Frédéric Ozanam lui succède, il est nommé officiellement titulaire de la chaire en novembre 1844 malgré ses convictions religieuses et dans un contexte politique de rapports difficiles entre l’Église et l'Université au sujet de la liberté de l'enseignement. En mai 1846, les cinq années de carrière universitaire qu'il a accomplies, lui valent d'être nommé chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'honneur.

Ses cours en 1845-1846 portent sur les origines de la littérature anglaise. Après un nouveau voyage en Italie en 1847, il entreprend l'étude de la civilisation au Ve siècle et, plus largement, l'histoire littéraire des temps barbares. En 1852, quand il part se soigner dans les Pyrénées, conscient de ses lacunes sur les origines de la littérature espagnole, il commence à rassembler une vaste documentation et va à Burgos, rapportant Un pèlerinage au pays du Cid. Frédéric Ozanam, dans la tradition de son maître Fauriel, vise à l'universalité, il est un « modèle d'esprit comparatiste, refusant l'existence de cloisons étanches entre les littératures, mais évitant un nivellement désastreux en sachant établir et exprimer avec bonheur le génie de chaque langue et de chaque littérature »[15]. Il est l'un des fondateurs de la littérature comparée[16].

Historien précurseur

La littérature permet à Ozanam de retrouver l'histoire, et l'histoire des religions. S'intéressant aux origines chrétiennes, son étude sur le passage de l'Antiquité au Moyen Âge à l'occasion de ses cours de 1847 et 1848 (Études germaniques) fait de lui un historien précurseur. Avant Henri Pirenne, il montre qu'il n'y a pas de coupure entre l'Antiquité et le Moyen Âge ; avant H.-I. Marrou, il étudie en détail l'école au IVe siècle et sa survie aux siècles suivants; avant Dumézil, il compare la société germanique et celle de l'Inde et de la Perse. La nouveauté de son travail réside autant dans les « champs » qu'il aborde (étude de la « civilisation matérielle », des voies de commerce, des grands domaines agricoles, de la vie urbaine) que dans ses méthodes : il va aux sources et les cite ; il publie des documents inédits ; il s'informe des fouilles archéologiques et se sert de la numismatique[17].

Il s'affirme en historien chrétien, et son grand projet est de nature apologétique : montrer le christianisme « civilisant les Barbares par son enseignement, leur transmettant l'héritage de l'Antiquité, créant, avec la vie religieuse et la vie politique, l'art, la philosophie et la littérature au Moyen Âge ». Son but est « de faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l’Église donna aux peuples modernes »[18] ; pour lui, « le christianisme, bien loin d'avoir été l'ennemi de la civilisation antique, l'a empêchée de périr. Il a sauvé du naufrage la science, les arts, les institutions sociales »[19]. Malgré « un peu trop d'emphase, une certaine tendance à l'hagiographie » (Duroselle), Ozanam reste historien, sa critique dans l'appréciation des faits et ses méthodes de travail sont scientifiques.

Le métier d'enseignant

Parallèlement à cet enseignement, il fait des conférences de philologie, il inspecte des professeurs de langues étrangères dans les collèges de Paris, il participe aux examens de recrutement des enseignants, fait partie du jury de l'agrégation, et doit souvent aller faire passer le baccalauréat. Pendant quelques années, il accepte aussi la lourde charge d'enseignement en classe de rhétorique au Collège Stanislas. Ses voyages en Allemagne en 1840, en Italie en 1841, 1847 et 1853, à Londres en 1851, en Espagne en 1852 sont toujours des missions d'études même si, à partir de 1847, des raisons de santé, le font chercher la chaleur des pays méditerranéens[20]. Le professeur a du succès, il est éloquent et clair, il est enthousiaste, son auditoire est nombreux. Ses cours préparés avec un grand soin, par un travail acharné et souvent épuisant, s'appuient sur une érudition rigoureuse et une connaissance des langues étrangères[21].

Concilier la science et le christianisme

L'Église et l'Université sont alors en forte opposition : « Être chrétien et universitaire, l'enjeu est difficile à tenir, dans les années 1840, au plus fort des querelles sur le monopole de l'enseignement »[22]. Frédéric Ozanam s'efforce de concilier fidélité à l’Église et fidélité à l'Université, prend une position mesurée, difficile à tenir, souvent mal comprise et critiquée.

Il ne suit pas les polémiques outrancières lancées contre des universitaires par le journal catholique L'Univers. Prêt à combattre avec d'autres catholiques les doctrines qu'il ne partage pas, il ne le fait qu'en respectant « les hommes, les talents, les personnes. » À la demande du ministre Villemain, il prête même sa plume pour réfuter un ouvrage polémique dirigé contre l'Université. À la Sorbonne, entouré de collègues qui critiquent par rationalisme que l'histoire religieuse soit abordée ou que des convictions religieuses soient exprimées, il soutient son collègue « le très catholique » Charles Lenormant dont le cours est contesté par des étudiants libéraux. Lui-même ne change rien au contenu de ses cours mais en élève toujours plus les exigences scientifiques.

« Je suis de l’Église et de l'Université tout ensemble et je leur ai consacré sans hésitation une vie qui sera bien remplie si elle honore Dieu et qu'elle serve l’État. Je veux concilier ces devoirs [...] Je pense en avoir accompli une partie lorsque, dans un enseignement public, devant un auditoire de toute croyance et de tous les partis, je professe avec simplicité la science chrétienne : je crois ainsi faire la meilleure réponse à ceux qui accusent nos chaires [...]. Je sais que plusieurs [de mes amis] s'effrayent de me voir prendre la parole dans la même enceinte où me précède un professeur d'histoire ancienne qui attaque la Révélation. »[23]

Un chrétien convaincu

Du catholicisme libéral au catholicisme social

Dès les années 1830, Frédéric Ozanam se situe dans le courant initié par Lamennais qui voit dans les principes révolutionnaires de Liberté, Égalité et Fraternité, une traduction moderne du message évangélique. Lecteur de L'Avenir, il croit à une alliance possible de la Religion et de la Liberté, il récuse l'union du « trône et de l'autel » et rejoint, en 1843, le groupe des catholiques libéraux qui relance la revue Le Correspondant à laquelle il collabore. Mais il est préoccupé depuis toujours par l'apparition de la misère ouvrière liée à la révolution industrielle. En 1836, il décrit en ces termes ce que Marx appellera la « lutte des classes » : « La question qui agite aujourd'hui le monde autour de nous n'est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, c'est une question sociale. C'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice ; si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun au service de tous. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne rien. Entre ces deux classes d'hommes, une lutte se prépare et elle menace d'être terrible : d'un côté la puissance de l'or, de l'autre la puissance du désespoir »[24].

L"Archevêque de Paris sur les barricades, 23 juin 1848.

La question sociale est à l'origine de son engagement politique. Peu avant les journées révolutionnaires de février 1848, sa célèbre phrase « Passons aux Barbares » est prononcée dans un discours au Cercle Catholique et reprise dans un article du Correspondant : pour lui, de même que l’Église s'était détachée de l'Empire romain décadent pour s'appuyer sur les royaumes barbares, de même il fallait passer « du camp des rois, des hommes d'État de 1815, pour aller au peuple ». Il participe donc à la fondation du journal L'Ère nouvelle[25], avec Lacordaire et l'abbé Maret pour défendre l'idéal démocratique et fournit 65 articles dans la courte période de cette publication entre avril 1848 et janvier 1849[26]. En avril 1848, il se présente même, sans succès, aux élections législatives à Lyon. Lors de l'insurrection de juin, il fait une démarche auprès de Mgr Affre pour lui demander de tenter de rétablir la paix: arrivé sur une barricade place de la Bastille, l'archevêque est atteint d'une balle de fusil, et meurt peu après. Son engagement politique reste très bref, mais sa prescience de la question sociale fait de lui un précurseur.

Une vision novatrice de l'Église

La réconciliation de la liberté et de l’Église qu'il souhaite est à l'origine des espoirs qu'il met en Pie IX. Il souhaite une papauté dont les chefs apparaissent moins comme des princes temporels que comme des pasteurs. Dans une Église insuffisamment sensible aux évolutions de la société et à la misère ouvrière, il témoigne de la primauté de l'amour des pauvres. Dans le contexte français d'une institution ecclésiale très cléricale, il met en avant le rôle et la mission propres des laïcs. L'historien J.B. Duroselle voyait en lui le précurseur de l'action catholique laïque : il témoigne de sa foi, sans prosélytisme dans le milieu universitaire où il est placé[27].

Le dernier combat, face à la maladie et à mort

À nouveau malade en 1852, Frédéric Ozanam part en cure aux Eaux-Bonnes dans les Pyrénées puis séjourne à Biarritz et Bayonne d'où il se rend à Burgos, en Espagne, « le Pays du Cid ». Il poursuit sa quête de guérison, rejoignant à la fin de l'année Marseille puis l'Italie. D'abord à Pise (où il rédige, le jour de ses quarante ans le 23 avril 1853 sa très belle Prière de Pise[28]) puis à San Jacopo et à l'Antignano, il voit la maladie faire des progrès. Dans ces mois, il recopie sur un manuscrit les textes bibliques qui nourrissent sa méditation et que sa femme fera publier en 1858 sous le nom de Livre des malades. Il revient en France à la fin du mois d'août 1853 et meurt à Marseille[29] quelques jours plus tard des complications d'une tuberculose rénale.