Ennui

Une vendeuse s'ennuie en attendant des clients.

L'ennui est un sentiment de désintérêt à l'égard d'une occupation, d'une situation, d'une personne… provoquant lassitude et démotivation . « Ennuyer » est issu du bas latin inodiare, qui signifie « rendre odieux », « avoir en haine ».

Temporalité vide et incommunicabilité

L'ennui au travail (affiche américaine, vers 1942-1943)

Dans l’existence quotidienne, lorsqu'un individu est occupé par des activités, il sait bien que ce sont ses finalités qui lui donnent un sens, autant comme direction que comme signification. C’est dans cette quotidienneté que peut survenir un ennui mécanique, par ex. un ennui au sens de quelque chose qui viendrait interrompre une activité, qui viendrait en différer la continuité temporelle entraînant l'individu à s'occuper à autre chose. Mais, plus généralement, l'individu est confronté à l'ennui soit par manque d'activité soit lorsque l'activité elle-même est ennuyeuse. Dans ce dernier cas, cette activité ne retient pas son attention, ce n’est donc pas une cause extérieure qui en interrompt le processus mais l’activité elle-même qui devient vide d’une fin digne de s’y intéresser : il est alors cherché à s’en distraire au moyen d’un passe-temps, puisqu’il s’agit bien de faire passer le temps malgré tout (cf. la description dans les concepts fondamentaux de la métaphysique que fait Martin Heidegger d’un homme s’ennuyant dans une salle d’attente). Kierkegaard souligne également que « l'ennui est la mère de tous les maux » et il oppose à cet ennui l'oisiveté. Dans l’ennui, un individu regarde tout le temps l’heure pour s’assurer que le temps passe car il est exposé à une temporalité vide qu’il s’empresse de combler. Reste qu’il existe un ennui plus radical que ces deux types d'ennui : dans ce dernier cas, l’individu s’ennuie lui-même et d'une partie de lui-même. Il a beau être entouré de tous les objets qui habituellement constituaient pour lui les moyens de donner sens à ses activités mais dorénavant ces moyens ne sont plus susceptibles de s’inscrire dans une quelconque temporalité finalisée. L’individu sait pertinemment qu’il retrouvera la temporalité finalisée de ses activités quotidiennes mais il est pourtant submergé par une absence d’appétence dégénérative, voire un désespoir, qui le rapporte à sa propre temporalité vide. Ce ne sont pas tant les objets qui posent problème plutôt que moi-même confronté à une absence de fin et donc à une absence de signification : je ne suis alors plus rien d’autre que cette temporalité vide et insensée. Pascal donne toute une réflexion sur l'ennui et le divertissement dans son fragment 136 notamment (numérotation de Lafuma.[interprétation personnelle]

Symposium (1894), représentation de l'ennui par Akseli Gallen-Kallela

Alberto Moravia, dans son roman L'Ennui, y ajoute la notion d'incommunicabilité. Dès le prologue, Dino nous donne sa propre définition de l'ennui : « L'ennui est pour moi véritablement une sorte d'insuffisance, de disproportion ou d'absence de réalité. » Il emploie alors trois métaphores pour illustrer son propos: une couverture trop courte, une panne d'électricité, une fleur flétrissant soudainement. Ce qui caractérise cet ennui consiste, en définitive, en une perte de croyance en la réalité. Prenant ensuite l'exemple d'un verre, il nous présente une expérience-limite : « Mais faites que ce verre se décompose et perde sa consistance de la façon que j'imagine, ou bien qu'il se présente à mes yeux comme quelque chose d'étranger, avec lequel je n'ai aucun rapport, en un mot s'il m'apparaît un objet absurde, alors de cette absurdité jaillira l'ennui, lequel est en fin de compte l'incommunicabilité et l'incapacité d'en sortir. »

Pour Arthur Schopenhauer, l'expérience de l'ennui est la preuve que la souffrance est inhérente à l'existence, ce qui est l'idée bouddhiste du samsara. En effet, l'ennui se manifeste à nous dès lors que nous avons comblé nos désirs et notre insatisfaction ; or l'ennui n'est-il pas lui-même une insatisfaction ? Il est même l'insatisfaction suprême et la plus insoutenable, pleinement assumée : l'insatisfaction sans objet, le désir de rien de particulier. C'est afin de fuir cette insatisfaction que nous avons inventé le jeu, ce dernier consistant à s'imposer à soi-même de nouveau désirs, de nouveaux problèmes, et donc de nouvelles souffrances, lesquelles nous semblent plaisantes parce qu'elles sont moindres que celle de l'ennui.[interprétation personnelle]

Giacomo Leopardi radicalise en quelque sorte cette idée (ou une idée semblable) en faisant de l'ennui la marque de ce que Schopenhauer appelle « l'animal métaphysique », c'est-à-dire l'homme : « L’ennui est, certains égards, le plus sublime des sentiments humains. Certes, je ne crois pas que l’examen de ce sentiment puisse mener aux conclusions que de nombreux philosophes ont pensé en tirer. Cependant ne se trouver satisfait par aucune chose terrestre ni, pour ainsi dire, par la terre entière ; considérer l’immensité de l’espace, l'édifice merveilleux de l'univers, et voir combien tout cela est petit pour la capacité de l'esprit humain ; imaginer le nombre infini des mondes, l’univers infini et sentir notre esprit et nos désirs plus vastes encore qu'un tel univers; toujours accuser les choses d’insuffisance et de nullité, et souffrir du manque et du vide et donc de l’ennui, cela m'apparaît comme la première marque de grandeur et de noblesse que puisse porter l'humanité. C'est pourquoi l’ennui est à peu près inconnu des gens insignifiants et ne se rencontre peut-être jamais chez les animaux. »[1][interprétation personnelle]

Pour Jacques Rigaut, écrivain dadaïste et surréaliste, « c'est à l'ennui qu'on reconnaît un homme; c'est l'ennui qui différencie un homme d'un enfant. Ce qui distingue l'ennui des autres états affectifs, c'est son caractère de légitimité […] L'ennui, c'est la vérité, l'état pur».

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