Empire du Brésil

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Empire du Brésil
Império do Brasil (pt)

1822 – 1889

Drapeau
Drapeau
Blason
Armoiries impériales
Devise : Independência ou Morte!
(L'indépendance ou la mort !)
Description de cette image, également commentée ci-après
L'Empire du Brésil entre 1822 et 1828 avec l'ancienne province cisplatine.
Informations générales
StatutMonarchie constitutionnelle
CapitaleRio de Janeiro
ReligionCatholicisme
MonnaieRéal brésilien
Démographie
Population4 000 000 hab. (1823)
7 000 700 hab. (1854)
9 930 479 hab. (1872)
14 333 915 hab. (1890)
Histoire et événements
Indépendance
Abolition de l'esclavage
Proclamation de la République
Empereur du Brésil
1825 - 1826Jean (titulaire)
1822 - 1831Pierre Pierre Ier (effectif)
1831 - 1889Pierre II (effectif)

Entités suivantes :

L’empire du Brésil (en portugais : Império do Brasil) ou, abusivement, l’Empire brésilien[note 1] est une entité politique qui occupe, au xixe siècle, sensiblement les territoires qui constituent le Brésil actuel. Il s'agit alors d'une monarchie constitutionnelle parlementaire et représentative dont les souverains successifs sont les empereurs Pierre Pierre Ier et Pierre II, tous deux membres de la maison de Bragance, une branche de la dynastie capétienne vieille de mille ans. D'abord colonie du royaume de Portugal, le Brésil devient le siège de l'empire colonial portugais en 1808, lorsque le futur roi Jean VI, alors régent de Portugal, s'enfuit de son pays après son invasion par les troupes de Napoléon Napoléon Ier. La famille royale s'installe alors avec son gouvernement dans la ville brésilienne de Rio de Janeiro. Quelques années après la libération du Portugal, Jean VI retourne en Europe en 1821, mais laisse son fils aîné et héritier, l'infant Pierre, à la tête du Brésil en qualité de régent.

Le , le prince Pierre déclare l'indépendance du Brésil et, après une guerre victorieuse contre le royaume de son père, il est proclamé premier empereur du Brésil le 12 octobre sous le nom de Pierre Ier. Le nouveau pays est immense, mais peu peuplé et ethniquement divers. Contrairement aux républiques hispaniques voisines, le Brésil jouit d'une certaine stabilité politique, d'une relative liberté d'expression et du respect des droits civils. Il connaît en outre une croissance économique dynamique. Son Parlement bicaméral, de même que les législatures provinciales et locales, sont élus selon des méthodes démocratiques pour l'époque. Malgré tout, un long conflit idéologique oppose l'empereur et une fraction importante du Parlement sur le rôle du monarque dans le gouvernement. Pierre Ier connaît également d'autres problèmes : l'échec de la guerre de Cisplatine contre les Provinces-Unies du Río de la Plata conduit à la sécession d'une province du Brésil (qui devient plus tard l'Uruguay) en 1828. En dépit de son rôle dans l'indépendance du Brésil, Pierre Ier devient roi de Portugal en 1826 mais abdique immédiatement en faveur de sa fille aînée, Marie II. Deux ans plus tard, le trône portugais est usurpé par le frère cadet de l'empereur, Michel Michel Ier. Ne pouvant gérer simultanément les affaires brésiliennes et portugaises, Pierre Ier abdique le 7 avril 1831 et part aussitôt pour l'Europe pour restaurer sa fille à Lisbonne.

Son successeur au Brésil est son fils Pierre II, âgé de seulement cinq ans. Comme ce dernier est encore mineur, une régence est mise en place mais son autorité montre bien vite ses limites. Le vide du pouvoir résultant de l'absence d'un monarque au pouvoir comme ultime arbitre dans les conflits politiques régionaux conduit à des guerres civiles entre factions locales. Ayant hérité d'un empire au bord de la désintégration, Pierre II, une fois déclaré majeur, réussit à apporter la paix et la stabilité dans le pays qui finit par devenir une puissance émergente sur la scène latino-américaine. Le Brésil remporte alors trois conflits internationaux (la guerre de la Plata, la guerre uruguayenne et la guerre du Paraguay) sous sa direction et joue un rôle prédominant dans plusieurs autres conflits internationaux et querelles internes. Avec la prospérité et le développement économique, le pays connaît un afflux d'immigrants européens, notamment italiens et portugais mais aussi allemands ou juifs. L'esclavage, qui était initialement généralisé, est restreint par des lois successives jusqu'à son abolition définitive en 1888. Les arts visuels, la littérature et le théâtre se développent au cours de cette période de progrès. Bien que fortement influencé par les styles européens qui vont du néoclassicisme au romantisme, chaque apport est adapté aux conceptions locales pour créer une culture propre au Brésil.

Même si les quatre dernières décennies du règne de Pierre II sont marquées par une paix intérieure continue et la prospérité économique, l'empereur ne croit guère en la survie du régime monarchique. En vieillissant, il ne fait aucun effort pour garder le soutien des institutions. Comme Pierre II n'a pas d'héritier mâle (son successeur désigné est sa fille Isabelle mais ni lui ni les classes dirigeantes n'acceptent réellement l'idée d'un souverain féminin au Brésil), de plus en plus d'hommes politiques estiment qu'il n'y a aucune raison de conserver la monarchie. L'empereur est renversé, le , après 58 ans de règne, par un coup d'État qui n'a pour soutien qu'un groupe de militaires désireux d'instaurer une République dictatoriale.

Histoire

De l’arrivée de la famille royale portugaise à l’abdication de Pierre Ier

Article détaillé : Indépendance du Brésil.
Carte montrant l'Empire brésilien et ses provinces en 1822.
Le Brésil et les provinces brésiliennes en 1822.

Le territoire qui devient par la suite le Brésil est revendiqué par le Portugal le , avec l'arrivée du navigateur Pedro Álvares Cabral sur ses côtes[1]. Un peuplement permanent se met en place à partir de 1532 et, pendant les 300 années qui suivent, le pays s'étend lentement vers l'ouest jusqu'à atteindre la quasi-totalité des frontières du Brésil moderne[2]. En 1808, l'armée de l'empereur des Français Napoléon Napoléon Ier envahit le Portugal, obligeant la famille royale dirigée par le prince régent Jean, à partir en exil. Les Bragance s'installent alors dans la ville brésilienne de Rio de Janeiro, qui devient implicitement le siège de l'empire portugais[3].

Le , le prince Jean, en sa qualité de régent, crée le Royaume-Uni de Portugal, du Brésil et de l'Algarve, qui fait passer le Brésil du statut de colonie à celui de royaume. Jean VI monte sur le trône portugais l'année suivante, après la mort de sa mère, la reine Marie Ire. Il ne rentre pourtant au Portugal qu'en avril 1821, laissant derrière lui son fils et héritier, le prince Pierre, à la tête du Brésil comme régent[4],[5]. Le gouvernement portugais décide alors de révoquer immédiatement l'autonomie politique qu'il avait accordée au Brésil en 1808[6],[7]. La menace de perdre le contrôle limité de leurs affaires locales provoque une opposition généralisée des Brésiliens. José Bonifácio de Andrada e Silva et d'autres dirigeants du territoire réussissent à convaincre Pierre de déclarer l'indépendance du Brésil le à São Paulo[8],[9]. Le 12 octobre, le prince est proclamé premier souverain de l'empire du Brésil sous le nom de Pierre Ier et est couronné à la Chapelle impériale de Río de Janeiro le . Le pays devient alors une monarchie constitutionnelle[10],[11]. La déclaration d’indépendance se heurte toutefois à l’opposition d’unités militaires demeurées au Brésil mais restées fidèles au Portugal. Il s'ensuit une guerre d'indépendance menée à travers tout le pays. Les derniers soldats pro-portugais doivent capituler en mars 1824[12],[13] et, grâce à la médiation du Royaume-Uni, le Portugal reconnaît l’indépendance du pays par le traité de Rio de Janeiro du [14]. Pierre Ier se voit alors confirmé dans son titre impérial mais son père, le roi Jean VI, est toutefois proclamé empereur titulaire du Brésil[15].

Pierre Ier doit faire face à un certain nombre de crises au cours de son règne. Une rébellion sécessionniste éclate dans la province de Cisplatine à la fin de 1825 puis les Provinces-Unies du Río de la Plata tentent d'annexer la région conduisant l'Empire à « une guerre longue, sans gloire, et finalement futile dans le sud »[16]. En mars 1826, le roi Jean VI meurt et son fils aîné hérite brièvement de la couronne portugaise sous le nom de Pierre IV. Il abdique cependant en faveur de sa fille aînée, Marie II[17]. La situation politique brésilienne s'aggrave en 1828 lorsque la guerre dans le sud se termine par la perte de la région de Cisplatine, qui devient dès lors la république indépendante d'Uruguay[18]. Au cours de la même année, à Lisbonne, le prince Michel, frère cadet de Pierre Ier, s'empare du trône de Marie II, déclenchant ainsi la guerre civile portugaise[19].

D'autres difficultés surviennent lorsque le parlement impérial, l'Assemblée générale, est réuni en 1826. Pierre Ier ainsi qu'une partie importante des députés font valoir que la constitution du Brésil doit prévoir un système judiciaire indépendant, un parlement élu par le peuple et un chef de l'État (l'empereur, en l'occurrence) détenteur du pouvoir exécutif et de prérogatives élargies[20]. D'autres parlementaires souhaitent au contraire que le monarque ne dispose pratiquement que d'un rôle cérémoniel, les députés dirigeant la politique et exerçant le pouvoir en nommant un gouvernement[21]. La lutte pour savoir qui, de l'élite sociale ou des représentants de l'ensemble des citoyens, doit exercer le pouvoir est au centre des débats de 1826 à 1831, reléguant au second plan la mise en place d'une structure gouvernementale et politique[21]. Incapable de traiter les problèmes du Brésil et du Portugal en même temps, l'empereur abdique au profit de son fils, Pierre II, le et s'embarque immédiatement pour l'Europe pour rétablir sa fille sur son trône[22].

La minorité de Pierre II et l’anarchie brésilienne

Photo montrant le Palais impérial de Rio de Janeiro avec des chariots et la garde d'honneur sur la place devant le palais.
Le palais impérial, siège du gouvernement, en 1840.

Après le départ précipité de Pierre Pierre Ier, le Brésil se retrouve avec un garçon de cinq ans à la tête de l’État. Durant douze ans, l’Empire est confronté à l'absence de véritable exécutif car, en vertu de la constitution, Pierre II ne peut pas gouverner avant sa majorité, fixée au [23]. Dans l'intervalle, le pouvoir est confié à une régence élue mais celle-ci ne jouissant que d'une partie des prérogatives impériales et étant subordonnée à l'Assemblée générale, elle n'est pas en mesure de combler le vide au sommet de l'État[24].

De fait, la Régence se révèle incapable de résoudre les conflits et les rivalités entre hommes politiques nationaux ou factions locales. Estimant que l'octroi d'une plus grande autonomie aux administrations provinciales et locales devrait calmer les dissidences croissantes, l'Assemblée générale adopte, en 1834, un amendement constitutionnel appelé Ato Adicional (Acte additionnel) qui augmente leurs pouvoirs. Au lieu de mettre fin au chaos, cet amendement ne fait qu'aggraver les ambitions et les rivalités locales. Des violences éclatent dans tout le pays[25]. Les partis politiques de toutes tendances cherchent par tous les moyens à diriger les gouvernements provinciaux et municipaux, et chaque parti qui a pris le pouvoir dans une province tente également de prendre le contrôle de l'ensemble du système électoral et politique. Les partis qui ont perdu les élections se soulèvent et essaient de prendre le pouvoir par la force, ce qui provoque plusieurs révoltes, comme la guerre des Farrapos, la Cabanagem et la Balaiada[26].

Les hommes politiques arrivés à la tête de l'État durant les années 1830 sont ainsi confrontés aux difficultés et aux pièges du pouvoir. Selon l'historien Roderick J. Barman, en 1840, « ils avaient perdu toute confiance en leur capacité à gouverner eux-mêmes le pays. Ils ont accepté Pierre II comme une figure d'autorité dont la présence était indispensable à la survie du pays »[27]. Certains de ces hommes (qui formeront le Parti conservateur dans les années 1840) jugent nécessaire d'avoir une personnalité neutre à la tête du pays, quelqu'un qui, étant au-dessus des factions politiques et des intérêts mesquins, pourrait régler les revendications et les petits conflits[28]. Ils conçoivent le rôle d'un empereur comme plus dépendant du législateur que ne l'avait envisagé Pierre Ier, mais avec des pouvoirs plus étendus que ceux préconisés par leurs rivaux (qui forment plus tard le Parti libéral) au début de la régence[29]. Les libéraux, cependant, réussissent à faire voter une loi pour abaisser l'âge de la majorité de Pierre II de dix-huit à quatorze ans. L'empereur est ainsi déclaré apte à gouverner en juillet 1840[30].

La consolidation du pouvoir impérial

Photographie d'un jeune homme barbu assis dans un fauteuil avec sa main droite rentrée dans l'avant de sa veste à double boutonnage
Pierre II vers 1851, à environ 25 ans, a consolidé son autorité et pacifié le pays.

Pour atteindre leurs objectifs, les libéraux s’allient avec un groupe de hauts fonctionnaires du palais et des politiciens influents qui forment la « faction des courtisans ». Ces courtisans font partie du cercle intime de l'empereur et exercent une influence certaine sur lui[31], ce qui leur permet pendant quelque temps d'enchainer des gouvernements libéraux-courtisans. Cependant, en 1846, Pierre II a suffisamment mûri physiquement et mentalement. Il n'est plus le frêle enfant de 14 ans, influencé par les commérages, les rumeurs de complots secrets et autres tactiques de manipulation[32]. Les faiblesses du jeune empereur s'estompent et sa force de caractère passe au premier plan[32]. Il réussit à supprimer l’influence des courtisans en les écartant en douceur de son cercle intime[33]. Il réussit également à écarter les libéraux du pouvoir, où ils se sont montrés inefficaces, et demande aux conservateurs de former un gouvernement[34].

Les capacités de l'empereur et du nouveau gouvernement conservateur sont éprouvées par trois crises successives entre 1848 et 1852[35]. La première porte sur l'importation illégale d'esclaves. La traite négrière a été interdite en 1826 par une convention avec la Grande-Bretagne[34]. Elle se poursuit cependant sans relâche, et le vote par le parlement britannique de la Loi Aberdeen de 1845 autorise la Royal Navy à aborder les bateaux brésiliens et à y arrêter toute personne impliquée dans le commerce des esclaves[36]. Alors que le Brésil est aux prises avec ce problème, la révolte de Praieira, un conflit entre factions politiques de la province du Pernambouc (auquel participent des libéraux et des courtisans), éclate le . Elle est réprimée en mars 1849 et constitue la dernière révolte à se produire au cours de la période impériale. Sa fin marque le début de quarante ans de paix intérieure au Brésil. Une loi promulguée le donne au gouvernement de larges pouvoirs pour lutter contre la traite. Avec cette nouvelle loi, le pays se propose d'éliminer l'importation d'esclaves et, en 1852, la crise avec le Royaume-Uni se termine, Londres acceptant de reconnaître que la traite a été supprimées[37].

La troisième crise est un conflit avec la Confédération argentine qui porte sur les territoires adjacents au Río de la Plata et à la libre navigation sur le fleuve[38]. Depuis les années 1830, le dictateur argentin Juan Manuel de Rosas soutient les rébellions en Uruguay et au Brésil. L’Empire est incapable de réagir aux menaces de Rosas jusqu'en 1850[38], quand une alliance se forge entre le Brésil, l'Uruguay et les Argentins mécontents[38], menant à la guerre de la Plata et au renversement du régime argentin en février 1852[39],[40]. La résolution de ces crises améliore fortement la stabilité de la nation et son prestige, le Brésil s'imposant comme une puissance régionale dans l'hémisphère sud[41]. Au niveau international, les Européens commencent à voir dans le régime politique du pays l'expression des idéaux libéraux, avec la liberté de la presse et le respect constitutionnel des libertés civiles. Son régime parlementaire est également à l'opposé de l'éventail des dictatures et de l'instabilité endémique des autres nations d'Amérique du Sud au cours de cette période[42].

La croissance brésilienne

Une vieille photo montrant une locomotive d'un noir brillant avec une cabine aux côtés ouverts et une grande cheminée en forme d'entonnoir
La locomotive Pequenina (« La Petite ») dans la province de Bahia, vers 1859.

Au début des années 1850, le Brésil jouit d'une forte stabilité intérieure et de la prospérité économique[43]. Le pays voit se développer ses infrastructures économiques avec la construction et l'aménagement de lignes de chemins de fer, de télégraphes et de voies d'eau pour la navigation qui lui permettent de former une entité cohésive[43]. Après cinq années passées au pouvoir, le gouvernement conservateur démissionne et, en septembre 1853, Honório Carneiro Leão, marquis de Paraná et chef du Parti conservateur, est chargé de former un nouveau gouvernement[44]. L'empereur veut faire avancer un projet ambitieux, connu par la suite comme « la commission de conciliation »[45], visant à renforcer le rôle du parlement dans le règlement des conflits politiques nationaux[44],[46].

Carneiro Leão invite plusieurs libéraux à rejoindre les rangs conservateurs et va jusqu'à nommer certains d'entre eux au gouvernement. Dès le début, le nouveau cabinet se heurte cependant à la forte opposition de l'aile ultra-conservatrice du parti qui ne veut pas des nouvelles recrues libérales. Celle-ci considère en effet que le cabinet est parasité par des libéraux convertis qui ne partagent pas véritablement les idéaux conservateurs mais veulent surtout obtenir des places au gouvernement[47]. Malgré cette contestation, Carneiro Leão réussit à repousser les menaces et à surmonter les obstacles qui entravent son pouvoir[48],[49]. Mais, en septembre 1856, au sommet de sa carrière, il meurt subitement et son gouvernement est renversé en mai 1857[50].

Une vieille photo montrant des tas de matériaux de construction sur la berge d'un fleuve avec de grands bâtiments blancs qui bordent la rive opposée
Port de Recife, capitale de la province de Pernambouc, en 1865.

Les ultra-conservateurs ont à leur tête Joaquim Rodrigues Torres, vicomte de Itaboraí, Paulino Soares de Sousa, premier vicomte de Uruguay, et Eusébio de Queirós qui ont tous été ministres entre 1848 et 1853. Ces hommes, qui sont de la même génération que Carneiro Leão, ont pris le contrôle du Parti conservateur après la mort de ce dernier[51]. Dans les années qui suivent, aucun des gouvernements formés ne dure longtemps. Ils sont rapidement renversés en raison d'une absence de majorité à la Chambre des députés. Le Parti conservateur est divisé en deux : d'un côté, les ultra-conservateurs, de l'autre, les modérés qui soutiennent la Commission de conciliation. La scission du parti n'est cependant pas due à cette politique de conciliation mais plutôt, dans le sillage des idées de Carneiro Leão, à l'arrivée d'une nouvelle génération d'hommes politiques désireux d'obtenir plus de pouvoir à l'intérieur de leur parti. Or, ces hommes voient leur accès à de hautes fonctions bloqué par les anciens conservateurs, qui ne veulent pas facilement abandonner leur contrôle[52].

Les membres du Parti libéral, qui est dans l'opposition depuis la chute du gouvernement en 1848 et la rébellion désastreuse de Praieira en 1849, ont profité de ce qui semblait être l'implosion imminente du Parti conservateur pour revenir au pouvoir avec des forces nouvelles. Ils portent un coup puissant au gouvernement quand ils réussissent à remporter plusieurs sièges à la Chambre des députés aux élections de 1860[53]. Lorsque de nombreux conservateurs modérés font défection pour former avec les libéraux un nouveau parti politique, la Ligue Progressiste[54], les conservateurs ne peuvent plus gouverner en raison d'une absence de majorité stable et doivent démissionner en mai 1862. Pierre II nomme alors un cabinet progressiste[55] qui marque la fin de quatorze années de domination conservatrice dans la politique nationale[56]. Cette époque a été un moment de paix et de prospérité pour le Brésil : « Le système politique a bien fonctionné. Les libertés civiles ont été maintenues. Le pays a amorcé la création de lignes de chemin de fer, du télégraphe et de voies d'eau. Le pays n'est plus troublé par les différends et les conflits qui s'étaient accumulés au cours de ses trente premières années »[57].

La guerre du Paraguay

Article détaillé : Guerre de la Triple Alliance.
Une très vieille photo montrant un groupe de pièces d’artillerie de campagne avec une rangée de soldats en arrière-plan
Artillerie brésilienne en position pendant la guerre avec le Paraguay, en 1866.

Cette période d'accalmie prend fin lorsque le consul britannique à Rio de Janeiro menace de déclencher une guerre entre la Grande-Bretagne et le Brésil. Le diplomate envoie en effet au gouvernement impérial un ultimatum contenant des demandes abusives à la suite de deux incidents mineurs survenus l’un à la fin de 1861, l’autre au début de 1862[58]. Le gouvernement brésilien refuse alors de céder et le consul ordonne à la flotte de guerre britannique de s’emparer des navires marchands brésiliens à titre d'indemnité[59]. L’Empire se prépare alors à la guerre[60],[61] et les défenses côtières sont autorisées à faire feu sur tout navire de guerre britannique qui essaierait de capturer des navires marchands brésiliens[62]. Le gouvernement brésilien rompt ses relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne en juin 1863[63].

Une vieille photo montrant une procession passant entre des rangées de soldats avec des tentes en toile de fond
Soldats brésiliens s'agenouillant devant une procession religieuse pendant la guerre contre le Paraguay en 1868.

Alors que la guerre avec l'Empire britannique menace, le pays doit porter son attention sur ses frontières méridionales. Une nouvelle guerre civile a commencé en Uruguay, opposant ses deux principales factions politiques[64]. Ce conflit interne s'accompagne de l'assassinat de citoyens brésiliens et du pillage de leurs propriétés uruguayennes[65]. Le gouvernement progressiste brésilien décide donc d'intervenir et envoie une armée qui pénètre en Uruguay en décembre 1864, ce qui marque le début de la brève guerre uruguayenne[66]. Le dictateur du Paraguay voisin, Francisco Solano López, profite de la situation en Uruguay pour essayer de hisser son pays au niveau de puissance régionale. En novembre de cette année, il s'empare d'un bateau à vapeur civil brésilien, puis attaque le Brésil : c'est le début de la Guerre du Paraguay[67],[68].

Ce qui semble, au départ, n'être qu'une intervention militaire brève et directe conduit en fait à un conflit à grande échelle dans le sud de l'Amérique latine. Toutefois, la menace d'une guerre sur deux fronts (le Royaume-Uni et le Paraguay) disparaît lorsque, en septembre 1865, le gouvernement britannique envoie un émissaire présenter publiquement ses excuses pour la crise survenue entre les deux empires[69],[70]. L'invasion du Paraguay (en 1864) conduit par contre à un conflit beaucoup plus long que prévu et le pays perd progressivement confiance dans la capacité du cabinet progressiste à conduire la guerre[71]. En outre, depuis sa création, la Ligue progressiste est en proie à des conflits internes entre factions formées par d'anciens conservateurs modérés et d'ex-libéraux[71],[72].

Le gouvernement démissionne et Pierre II nomme le vieillissant vicomte d'Itaboraí à la tête d'un nouveau gouvernement en juillet 1868, marquant ainsi le retour des conservateurs au pouvoir[73]. Les deux tendances principales de la ligue progressiste mettent alors de côté leurs différends et rebaptisent leur organisation politique « Parti libéral ». Une troisième tendance, moins nombreuse et plus radicale, se déclare républicaine en 1870, signe inquiétant pour l'empire[74]. Néanmoins, le « gouvernement formé par le vicomte de Itaboraí est bien plus habile que le gouvernement qu'il a remplacé »[73] et le conflit avec le Paraguay prend fin en mars 1870 avec une victoire totale du Brésil et de ses alliés[75]. Plus de 50 000 soldats brésiliens sont morts[76] et la guerre a coûté au Brésil l'équivalent de onze fois son budget annuel[77]. Toutefois, le pays est assez prospère pour que le gouvernement puisse rembourser la dette de guerre en dix ans seulement[78],[79]. Le conflit a joué également un rôle de stimulant pour la production nationale et la croissance économique[80].

L'apogée du régime impérial

Une photo de buste d'un homme âgé, chauve avec de longs favoris et portant un costume, un gilet noir et un nœud papillon
José Maria da Silva Paranhos, vicomte de Rio Branco, vers 1871. Il est le président du Conseil brésilien ayant exercé le plus long mandat.

Le succès diplomatique sur l'Empire britannique et la victoire militaire sur l'Uruguay en 1865, suivies de la fin victorieuse de la guerre avec le Paraguay en 1870, marquent le début de l'âge d'or de l'Empire du Brésil[81]. L'économie brésilienne est en plein développement, des lignes de chemin de fer, des voies navigables et d'autres projets de modernisation sont lancés, l'immigration est florissante[82]. L'Empire est reconnu au niveau international comme une nation moderne et progressiste, située juste derrière les États-Unis en Amérique. Il jouit d'une économie politiquement stable, avec un bon potentiel d'investissement[81].

En mars 1871, Pierre II nomme le conservateur José Maria da Silva Paranhos, vicomte de Rio Branco, à la tête d'un gouvernement dont le principal objectif est de faire adopter une loi pour libérer immédiatement tous les enfants nés de femmes esclaves[83]. Le projet de loi controversé est présenté à la Chambre des députés en mai et « doit faire face à une opposition déterminée, qui reçoit le soutien d'environ un tiers des députés et qui cherche à dresser l'opinion publique contre la loi »[84]. Le projet est finalement promulgué en septembre et est connu sous le nom « Loi du ventre libre »[84]. Cette victoire de Rio Branco ébranle cependant sérieusement la stabilité politique de l'Empire. La loi « scinde le parti conservateurs en deux, une faction du parti soutenant la réforme tandis que l'autre connue sous le nom des escravocratas (« esclavocrates ») se lance dans une opposition violente », formant une nouvelle génération d'ultra-conservateurs[85].

Cette loi, qui a le soutien de Pierre II, entraîne l'arrêt du soutien inconditionnel des ultraconservateurs à l'empire[85]. Le Parti conservateur refait l'expérience des profondes divisions qu'il avait connues dans les années 1850, lorsque le soutien de la politique de conciliation avait donné lieu à la création de la Ligue des progressistes. Les ultra-conservateurs, dirigés par Eusébio, Uruguay et Itaboraí, qui se sont opposés à cette loi, croient pourtant que l'empereur est indispensable au bon fonctionnement du système politique : il est l'arbitre ultime et impartial lorsqu'une impasse politique menace[86]. Cependant, la nouvelle génération ultra-conservatrice n'a pas connu les années de Régence au début du règne de Pierre II, quand des dangers externes et internes menaçaient l'existence même de l'Empire. Elle a seulement connu la prospérité, la paix et une administration stable[27]. Pour cette nouvelle génération et pour les classes dirigeantes en général, la présence d'un monarque neutre qui pourrait régler les différends politiques n'a donc plus d'importance. En outre, depuis que l'empereur a clairement montré son refus de l'esclavage, il a compromis sa position d'arbitre neutre. Pour les jeunes hommes politiques ultra-conservateurs, il n'y a donc plus aucune raison de soutenir ou de défendre le système impérial[87].

Le déclin de la monarchie

Une carte montrant l'Empire du Brésil et ses provinces
L'empire du Brésil vers 1889. Il a perdu la Province cisplatine en 1828 mais deux nouvelles provinces ont été créées : Amazonas et Paraná.

Les faiblesses de la monarchie vont toutefois demander plusieurs années pour apparaître au grand jour. Le Brésil continue à connaître la prospérité pendant les années 1880, l'économie et la société se développent rapidement et on voit même se développer les premiers mouvements en faveur des droits des femmes[88],[89].

Les lettres écrites par Pierre II contrastent avec cette impression de dynamisme. Elles révèlent un homme cultivé mais vieillissant et las du monde, de plus en plus coupé de l'actualité et pessimiste sur l'avenir[90]. Le souverain continue d'exercer méticuleusement ses fonctions officielles mais il le fait souvent sans enthousiasme et ne s'active plus à maintenir la stabilité du pays[91]. Il devient « de plus en plus indifférent au sort du régime »[92] et son manque de réaction pour protéger le système lorsqu'il est menacé a conduit les historiens à lui attribuer la « principale, voire peut-être la seule, responsabilité » de la chute de la monarchie[93].

L'absence d'héritier mâle capable de donner une nouvelle direction à la nation pèse sur l'avenir de la monarchie. De fait, l'héritier de la couronne est la fille aînée de l'empereur, la princesse Isabelle, et celle-ci se montre peu empressée de monter sur le trône[94]. Même si la constitution permet aux femmes de ceindre la couronne impériale, le Brésil est encore très traditionaliste et la société civile reste largement dominée par les hommes. L'opinion majoritaire est donc que seul un homme est capable d'assumer le rôle de chef d'État[95]. En fait, Pierre II[96], les milieux dirigeants[97] et l’ensemble de l’establishment politique sont convaincus qu’une femme ne peut pas monter sur le trône. D’ailleurs, le souverain semble croire que la mort de ses deux fils et l’absence d’héritier mâle sont des signes que l’Empire est destiné à disparaître avec lui[96].

Un empereur qui ne s'intéresse plus à son trône, une héritière qui n'a guère envie de lui succéder, une classe dirigeante mécontente et de plus en plus opposée à l'intervention impériale dans les affaires nationales : ce sont là les facteurs explicatifs de la fin de la monarchie mais c'est dans les rangs de l'Armée que se développe l'opposition qui va renverser le régime. Le républicanisme n'a pas beaucoup de partisans au Brésil[98] en dehors de certains cercles minoritaires[99],[100]. Une association de républicains et de positivistes se développe toutefois dans les rangs des officiers subalternes et intermédiaires et elle constitue bientôt une grave menace pour la monarchie. Ces officiers sont partisans d'une dictature républicaine, qui, selon eux, est supérieure à une monarchie libérale et démocratique[101],[102]. Commençant par de petits actes d'insubordination au début des années 1880, le mécontentement dans l'armée prend de l'ampleur au cours de la décennie et, ni l'empereur qui s'en désintéresse, ni les hommes politiques ne se révèlent capables de rétablir l'autorité du pouvoir sur l'armée[103].

Le coup d’État républicain et la déposition de Pierre II

Une vieille photo montrant une place bondée de monde en face d'un grand bâtiment blanc de plusieurs étages
La foule acclame la princesse Isabelle au balcon du Palais impérial après la signature de la loi abolissant l'esclavage.

Le pays bénéficie d'un prestige international considérable pendant les dernières années de l'Empire[104] et il est devenu une puissance émergente sur la scène internationale. Alors que Pierre II se fait soigner en Europe, le parlement adopte, le , une loi contresignée par la princesse Isabelle qui abolit complètement l'esclavage au Brésil : la « loi d'or »[105]. Les prédictions d'une récession économique et d'une poussée du chômage provoquées par l'abolition s'avèrent fausses[106]. Néanmoins, la fin de l'esclavage est le dernier coup porté à l'idée de neutralité de la couronne, et cela se traduit par un soutien explicite au républicanisme de la part des ultra-conservateurs[107], eux-mêmes soutenus par de riches et puissants producteurs de café qui exercent un grand pouvoir politique, économique et social dans le pays[108].

Pour limiter la poussée républicaine, le gouvernement utilise les crédits engendrés par la prospérité économique pour soutenir la croissance d'autres secteurs. Il accorde des prêts massifs à des taux d'intérêt avantageux aux propriétaires de plantations, délivre généreusement des titres et honneurs aux personnalités politiques influentes mécontentes[109]. Le gouvernement commence aussi à s'attaquer indirectement au problème d'agitation dans l'armée en revitalisant une Garde nationale moribonde qui n'existait presque plus que sur le papier[110].

Les mesures prises par le gouvernement alarment les civils républicains et les militaires positivistes. Les républicains se rendent compte que ces mesure nuisent à leurs objectifs, ce qui les poussent à aller de l’avant[102]. La réorganisation de la Garde nationale commence en août 1889 et la création d'une nouvelle force rivale pousse les officiers dissidents à envisager des mesures désespérées[111]. Pour les deux groupes, c’est le moment où jamais de renverser la monarchie[112]. Alors que la majorité des Brésiliens n’a aucune envie de changer de forme de gouvernement[113], les républicains commencent à faire pression sur les agents positivistes pour détrôner Pierre II[114].

Les positivistes organisent le coup d'État républicain le [115]. Les quelques personnes qui assistent aux événements ne se rendent même pas compte qu'il s'agit d'une révolution[116],[117]. L'historien Lídia Besouchet note que, « [r]arement une révolution ne s'est déroulée de façon aussi calme »[118]. Tout au long du coup d'état, Pierre II ne montre aucune émotion, comme s'il n'était pas concerné par son issue[119]. Il rejette toutes les suggestions avancées par les hommes politiques et les chefs militaires pour réprimer la rébellion[120]. L'empereur et sa famille partent en exil le 17 novembre[121]. Une importante réaction monarchiste se produit mais elle est réprimée avec force par les républicains[122] et ni Pierre II, ni sa fille ne soutiennent réellement la restauration[123]. Tenu à l'écart du coup d’État et constatant l'acceptation passive de la situation par l’empereur, la classe politique approuve le remplacement de la monarchie par une république. Elle ne sait pas que l’objectif des organisateurs du coup d’État est la création d'une dictature plutôt que d'une république présidentielle ou parlementaire[124].

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