Éblaïte

L'éblaïte est une langue sémitique parlée entre le XXIVe et le XXIIIe siècle av. J.-C. dans la ville d'Ebla, en Syrie centrale. Elle nous est connue par la documentation en écriture cunéiforme retrouvée dans cette ville. C'est avec l'akkadien la plus ancienne langue sémitique connue.

Les découvertes

Ebla et les sites principaux de la Syrie et de la Haute Mésopotamie de la seconde moitié du IIIe millénaire IIIe millénaire av. J.‑C.

La découverte en 1964 sur le site de Tell Mardikh en Syrie du nord, d’une antique cité de la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.-C., bouleversa les données archéologiques alors en vigueur, révélant l’existence d’une culture urbaine contemporaine de la période Proto-dynastique en Mésopotamie, au cœur d’une zone géographique, où jusque-là, les fouilles précédentes n’avaient rien mis de tel au jour.

Conformément à ce qu’avait avancé Ignace Gelb au sujet de tous les centres habités de Syrie de la même époque, il apparaissait que l’identité culturelle de la civilisation de Tell Mardikh ne devait pas relever du cadre sémitique[1]. Or, en 1968, la découverte sur ce même site, d’une statue comportant une dédicace en ancien akkadien, mentionnant le roi Ibbit-Lim d’Ebla, vint aussitôt contredire cette thèse[2]. Il devenait alors non seulement possible d’identifier cette ville avec l’antique cité d’Ebla, mentionnée dans de nombreuses sources mésopotamiennes et égyptiennes, mais de surcroît, considérant les fortes connotations linguistiques du nom de son souverain[3], d’en préciser l’identité amorrite. Il fallut néanmoins corriger à nouveau ces conclusions, après la découvertes en 1974 dans les vestiges du palais de l’âge du bronze ancien (2400-2225 avant notre ère) de 42 tablettes cunéiformes, puis de 17 000 autres l’année suivante, révélant une langue qui n’avait rien de commun avec l’amorrite, présentant des caractères morphologiques archaïques, attestés en akkadien parallèlement à d’incontestables similitudes lexicales avec les langues sémitiques occidentales telles que l’hébreu ou l’araméen. Les fouilles étaient menées par le professeur Paolo Matthiae et les inscriptions traduites par Giovanni Pettinato.

Cette opposition entre un lexique ouest sémitique et une morphologie akkadisante alimenta dès lors les discussions et les controverses sur la nature de cette langue. Pour P. Fronzaroli, il s’agissait là de caractéristiques vraisemblablement révélatrices d’un dialecte de l’akkadien soumis à une forte influence occidentale[4]. En revanche, G. Garbini préférait, de son côté, nuancer cette approche, attirant l’attention sur la fragilité d’une comparaison trop étroite avec l’akkadien, rappelant qu’il n’existe aucun autre modèle contemporain à partir duquel il est possible d’établir des rapprochements. Dans ses « Considerations on the Language of Ebla »[5], il mit d’ailleurs en évidence le caractère artificiel de cette opposition entre morphologie et lexique, considérant que « Akkadian differs from Western Semitic as we knew it hitherto because the latter was documented only on the phase following Amorite innovation. If it is traced back to the time before these innovations, a northwestern pre-Amorite Semitic begins to emerge, which is concordant with Akkadian just because the latter preserved its earlier characters after Amorite invasion »[6]. Basant essentiellement son étude sur le lexique, G. Pettinato fut néanmoins le premier à annoncer en 1975 la découverte d’une nouvelle langue sémitique, à laquelle il donna alors le nom de « Paléo-Cananéenne »[7]. Si la communauté scientifique accueillit alors assez favorablement cette idée, l’appellation proposée par Pettinato ne fit pas, quant à elle, l’unanimité. En effet, tout en présentant l’avantage de rappeler sa proximité avec l’hébreu, l’ougaritique ou le phénicien, elle se révélait néanmoins impropre à indiquer sur le plan morphologique ses ancrages dans l’espace sémitique oriental. À son tour, G. Garbini proposa alors le terme de « Paléo-Syrien »[8], mais ici encore, se montrant tout aussi inadéquat que le précédent à rendre compte de ses spécificités mésopotamiennes, ce terme ne fit pas école. Aussi, faute d’une appellation en accord avec les différentes caractéristiques linguistiques de cette nouvelle langue, l’on retint finalement le nom « d’éblaïte ».

La nature des documents

Sur l’ensemble du corpus éblaïte dont la publication commença, nous l’avons vu, dès 1974, la plupart des documents mis au jour relèvent du domaine administratif ou économique, aux côtés desquels, existent toutefois une petite centaine de tablettes historiques ainsi que quelques écrits à nature scolastique : lexiques, syllabaires ou bilingues. À cet ensemble, il convient également de rajouter quelques rares textes littéraires : fragments de mythes, d’épopées, d’hymnes, mais aussi de proverbes, ainsi que quelques documents à caractère conjuratoires.

D’un point de vue linguistique, bien qu’un grand nombre de ces documents soit effectivement rédigé en sumérien, une proportion assez large d’entre eux n’utilise cette langue que d’un point de vue idéographique ainsi que le confirment certains éléments sémitiques, ajoutés aux sumérogrammes, tels que les marqueurs morphologiques, les pronoms suffixes ou certaines prépositions, qui trahissent une langue sous-jacente distincte du sumérien.

in U4 DINGIR a-mu-su3 NIDBA
« le jour où le dieu de son père eut sa fête »

De telles habitudes d’écriture rendent évidemment l’approche de l’éblaïte difficile. Fort heureusement, quelques rares documents, lettres ou tablettes bilingues, principalement rédigés de manière syllabique, permettent de franchir cette barrière graphique et précisent notre connaissance de la langue.

Si l’on peut certes, ajouter à cet ensemble le matériel onomastique qui en sémitique constitue habituellement de courtes phrases, la part du corpus éblaïte, utilisable dans une perspective linguistique, reste relativement restreinte et limitée d’un point de vue morphologique, syntaxique ou lexical.

La barrière graphique et les habitudes d’écriture

La principale difficulté à laquelle se heurte notre connaissance de la langue d’Ebla relève essentiellement de problèmes d’écriture. En effet, l’éblaïte partage avec les langues sumérienne, akkadienne, hittite, hourrite ou élamite, un système graphique appelé écriture cunéiforme, où chaque signe peut avoir conjointement ou séparément une valeur idéographique et/ou phonétique. Dans le premier cas, le signe ou la chaîne de signes désigne simplement une idée qui nous est intelligible par le biais de sa valeur sumérienne ; dans le second cas, il indique, avec une plus ou moins grande approximation liée aux habitudes d’écriture, la forme du vocable éblaïte suivant un principe de décomposition syllabique.

L’étude comparée des signes éblaïtes révèle un certain nombre de différences avec les systèmes utilisés par les autres écoles de scribes. En revanche, sans pour autant lui être identique, le syllabaire éblaïte présente d’importantes similitudes avec celui de l’ancien akkadien utilisé à Kish à l’époque des Dynasties archaïques (DA II).

Pratiquement, l’on relève parmi les textes d’Ebla, trois habitudes de transcription de la langue : l’une exclusivement syllabique, l’autre usant conjointement du syllabisme et de l’idéographie et enfin une dernière utilisant essentiellement le principe de l’idéographie. Dans la première catégorie se retrouvent principalement les textes incantatoires et l’écriture des anthroponymes ; dans la deuxième se rangent les documents épistolaires, historiques, et littéraires sans oublier quelques documents diplomatiques ; enfin dans la troisième se retrouvent textes économiques et administratifs, en rapport avec la gestion et l’intendance du palais où l’idéographie est un principe suffisant pour l’écriture des realia. D’un point de vue qualitatif et quantitatif, cette situation s’apparente pleinement à celle du corpus mésopotamien.

La faible proportion de documents syllabiques par rapport à la grande quantité de textes rédigés au moyen de logogrammes sumériens avait d’ailleurs conduit G. Pettinato[9] à considérer, dans un premier temps, que ces documents étaient écrits en sumérien. Une telle thèse ne tient évidemment plus aujourd’hui au regard de nos connaissances sur les habitudes d’écriture et de formulation propres aux scribes sumériens et éblaïtes. Ces conventions graphiques sont si particulières qu’elles suffisent bien souvent à identifier sous l’idéographie la langue sous-jacente[10]. Ainsi, par exemple, l’habitude sumérienne d’écrire la filiation suivant la formule X DUMU Y « X fils de Y » s’oppose-t-elle aux habitudes akkadiennes et éblaïtes qui lui préfèrent la tournure X DUMU.NITA Y[11].

Toutefois si l’on sait, comme nous venons de le voir, identifier, derrière un sumérogramme, un signifié d’origine sémitique, il reste en revanche difficile de dégager son signifiant. Fort heureusement, la restitution de la valeur phonétique de ces signes est rendue possible par l’existence de listes lexicales bilingues, où chaque idéogramme sumérien voit sa forme éblaïte précisée au moyen d’une glose en écriture syllabique.

Même lorsque la valeur phonétique du mot est précisée, perdure également toute une série des problèmes d’ordre sémantique qui gênent encore notre compréhension. Ainsi lorsqu’un scribe éblaïte utilise le signe LUGAL signifiant « roi » en sumérien, il le transcrit avec sa valeur akkadienne šarrum mais le traduit par « dignitaire ». Ce simple exemple montre les écarts d’interprétation auxquels on risque d’aboutir en lisant les signes éblaïtes avec pour seule considération leurs valeurs sumériennes.

De son côté, l’écriture strictement syllabique n’est pas non plus exempte de problèmes. La rareté des signes du type V[oyelle] + C[onsonne] oblige à certaines approximations dans la transcription des mots. Aussi trouve-t-on le vocable ʾummum « mère » rendu syllabiquement par u3-mu-mu. Par ailleurs, alors que le sumérien procède quelquefois morphologiquement par réduplication du mot pour rendre le pluriel, l’éblaïte réutilise ce procédé avec la même signification, mais en le transformant en simple signifié graphique. Ainsi trouve-t-on des formes du type nasi11-nasi11 pour écrire le pluriel de nas11 « le peuple ». Il n’est pas rare d’autre part, que l’écriture présente un caractère défectif, où tous les marqueurs morphologiques ne sont pas indiqués : ḫa-za-an šu-ba-ti = *ḫazānum yimḫur « le maire le prend »[12].

À ces problèmes viennent se joindre également tous ceux qui sont liés aux limites intrinsèques de l’écriture sumérienne, incapable de rendre une partie du système phonologique du sémitique. Organisé comme le précise Diakonoff sur une opposition tendu ~ lâché, le système phonologique du sumérien ne peut en effet rendre qu’avec difficultés l’opposition sourde ~ sonore, de même que les emphatiques du sémitique. Aussi trouve-t-on transcrit avec le même signe DA les syllabes /da/, /ṭa/, /ta/, ou encore avec le signe GU les syllabes /gu/, /ku/, /qu/.

Pour les mêmes raisons, il est également impossible à l’écriture sumérienne de rendre le jeu des laryngales et des pharyngales de l’éblaïte. Toutefois pour pallier ces difficultés, on utilise, à l’instar de ce qui se passe en ancien akkadien, des conventions graphiques telles que l’usage des signes E et MA pour rendre les phonèmes /ḥ/ ou /ʿ/ ou encore en jouant sur des signes syllabiques terminés par la voyelle /e/ qui n’est autre que la trace vocalique d’une des deux articulations précédentes.

Par ailleurs comme le montrent, par exemple, les graphies la-ḫa pour /laḫān/ ou ba-da-a pour /baytay/, les phonèmes /w/, /y/, /m/, et /n/ ne sont pas rendus graphiquement en position finale, et initiale. Reprenant ces deux exemples, notons d’une part que la quantité des voyelles n’est pas rendue par l’écriture (la graphie da-za-a pour /taṣṣaʾā/ « ils sortiront » nous montre que les consonnes géminées subissent de leur côté le même sort) et d’autre part que la voyelle /a/ sert également à noter les syllabes /ʾa/, /ya/ et /ay/.

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